Nouveaux Talents: Latifa Echakhch

Tambour, détail (2012)
Tambour, détail (2012)

Présente aux biennales de Lyon (2009) et Venise (2011), j’ai réellement découvert son travail lors de l’exposition personnelle que le Musée d’art contemporain de Lyon (MAC Lyon) lui a consacré en 2013, année de sa victoire au Prix Marcel Duchamp (œuvre exposée en 2015 au Centre Pompidou). Je fus tout d’abord étonnée face à ces toiles rondes maculées en leur centre d’encre noire (Tambour), puis vient l’amour et la passion pour son travail face à deux autres sculptures monumentales : Mer d’encre et Eivissa (Ibiza).

Face à une œuvre de Latifa Echakhch, la première réaction est toujours un curieux étonnement. Que signifient ces vêtements entassés, ces vieux objets sortis du grenier, ces jeux de cartes écrasés sous des blocs de pierre, cette encre noire toujours présente telle du goudron sur les plages, ces nuages doubles faces ? Pourquoi ces œuvres à première vue complexes deviennent-elles si évocatrices malgré le peu de moyens techniques employés ? Œuvre conceptuelle ou œuvre d’histoires ? Explications.

Latifa Echakhch nait au Maroc en 1974 mais arrive en France dès l’âge de 3 ans. Ce déracinement et ces différentes cultures présentes en elle deviendront les piliers de son travail. Elle se forme dans les écoles supérieures d’art de Grenoble et de Cergy et termine son post-diplôme aux beaux-arts de Lyon. Elle vit et travaille actuellement à dans la ville de la fondation Gianadda, Martigny, en Suisse romande.

Vue générale de l'exposition personnelle Laps de Latifa Echakhch au MAC Lyon (2013)
Vue générale de l’exposition personnelle Laps de Latifa Echakhch au MAC Lyon (2013)

Entre histoire personnelle et récits d’Histoire.

Son œuvre est un entremêlement de références intimes et historiques, artistiques et politiques. Son travail relève aussi bien de la réflexion critique que du souvenir personnel. Bercée par plusieurs cultures, traditions, pays, sont travail consiste en un melting-pot, un mélange savant de références personnelles et de récits narrant l’histoire des immigrés, les relations entre différentes populations. Entre déracinement à grande échelle et souvenirs de petite fille. Entre oublis des origines et étrangeté de la mixité forcée. Cela se traduit de manière prégnante dans l’œuvre L’Air du temps, prix Marcel Duchamp et exposée à Beaubourg début 2015, qui tire son nom du célèbre parfum chic de Nina Ricci que portait sa mère dans laquelle le flacon, mes aussi des valises, des vinyles de son père oubliés au Maroc sont exposés, emplis d’encre noire, derrière des nuages. Latifa Echakhch l’avoue, elle ne sait pas véritablement qui elle est. Perdue aux milieux de ces récits, de ses souvenirs et de l’Histoire. Tout cela l’inspire et nous questionne à notre tour. À chacun de nous de trouver son propre langage, ses propres explications face aux œuvres de la jeune artiste, à la recherche du temps perdu et de ses madeleines.

Eivissa (Ibiza), 2010
Eivissa (Ibiza), 2010
Mer d'encre (2012)
Mer d’encre (2012)

Une œuvre minimaliste mais poétique.

Les œuvres de Latifa Echakhch relèvent toutes d’une certaine économie des moyens. Le minimum pour exprimer le maximum de scénarii. Les matériaux qu’elle utilise sont pauvres, vieux mais évocateurs d’un passé intime ou parlant à tous. Ils sont des indices laissés à l’interprétation des visiteurs. « Réduire et radicaliser chaque projet » selon ses propres mots. Dans une œuvre, Mer d’encre, nous trouverons des chapeaux noyés d’encre, soit surréalistes à la Magritte, soit reflets d’un poète dont l’encre serait une métaphore du génie en formation. Bouillon de culture. Dans une autre, L’Air du temps, ce sont des objets quotidiens ou évoquant le voyage (valise, flacons…) qui, une fois remplis ou recouverts d’encre noire, forment un accident, un brutalisme. Une matière lui est fétiche, l’encre noire, traditionnelle, celle qui tache et laisse une trace propice à la résurrection de souvenirs, d’émotions, tantôt personnels, tantôt collectifs. Le noir comme évocation du passé, de la douleur enfouie, toujours de manière sous-tendue. Mais aussi encre du geste en suspend, de l’avenir à écrire et composer. Une façon de se créer un futur, une autre histoire. Le noir comme évocation temporelle, de résistance et dramaturgique.

L'Air du temps, Prix Marcel Duchamp (2013), au Centre Pompidou (2015)
L’Air du temps, Prix Marcel Duchamp (2013), au Centre Pompidou (2015)

Des paysages à interpréter.

Narrer par les objets, par la couleur, par la matière mais aussi par un rapport particulier à l’espace et à la relation œuvre-public, tel est le principe du travail de cette artiste compositrice d’interstices. Les œuvres ayant une signification qui tend à être dépassée, c’est au spectateur de se faire une idée des enjeux exposés, de se faire sa propre histoire. Chaque œuvre est une partie du puzzle et l’exposition forme un ensemble, un sentier déambulatoire. Les objets pris séparément créent leurs propres histoires qui se mettent en situation pour de multiples interprétations. Chaque exposition est une mise en scène à laquelle le visiteur se prend à démêler les significations de narration et de temporalité possibles. Les nuages de L’Air du Temps sont d’un côté noir, placés à côté d’objets eux-mêmes noircis par l’encre, mais dès que l’on se retourne les nuages apparaissent bleus clair et blancs, apaisants, rassurants comme une éclaircie après un orage, artifices temporels simples mais efficaces, trompeurs bouleversants.

L'Air du temps (2013)
L’Air du temps (2013)
Tambour (2012)
Tambour (2012)
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