Les Particules élémentaires – Houellebecq et Gosselin racontent le monde

Les Particules élémentaires
Les Particules élémentaires

Michel Houellebecq, l’écrivain médiatique le plus polémiste de ces dernières, et un jeune metteur en scène de génie et rock’n’roll ne pouvaient que se retrouver pour transformer le roman Les Particules élémentaires en pièce de théâtre rythmée et foutraque à l’image de l’histoire originale.

Plus la peine de présenter Michel Houellebecq, auteur de génie à l’étranger et simple polémiste réactionnaire de comptoir pour une certaine bien-pensance française ? Pourtant, derrière la désinvolture et le côté destroy, se cache un véritable artiste, critique de la société occidentale contemporaine qui se perd dans sa volonté de libération. Est-ce pour cela qu’une bonne partie des critiques littéraires, des hommes politiques et journalistes en manque de buzz (et n’ayant visiblement pas lus Soumission pour le critiquer ainsi) s’acharnent sur le pauvre homme. Il n’empêche, il reste aux yeux du monde un écrivain de génie de par sa fine analyse sociologique, anthropologique de la nature humaine et une écriture mélangeant humour et registre soutenu, privilégiant l’amalgame des récits et discours.

De son côté, Julien Gosselin, n’a pas encore 30 ans mais est déjà en passe de devenir le metteur en scène incontournable ! Il sort à peine de l’École du Théâtre du Nord, qu’il se retrouve déjà au Festival d’Avignon en 2013 ! Ascension fulgurante, mais qui n’a rien du hasard, car le garçon est talentueux. Mettre en scène un roman dans une pièce de plus de 3 heures forge un homme.

Les Particules élémentaires, mise en scène de Julien Gosselin, d'après Michel Houellebecq
Les Particules élémentaires, mise en scène de Julien Gosselin, d’après Michel Houellebecq

Les frères Djerzinski des opposés si semblables

Les Particules élémentaires est l’histoire de deux frères, de demi-frères, les Djerzinski, que tout oppose et qui pourtant sont les deux faces d’une même pièce ; gamins paumés, en manque de repères, enfants de soixante-huitards eux-mêmes déboussolés, perdus, abandonnés dès le plus jeune âge dans un monde en déshérence, fait de chaos, narcissique et violent. Une vision funèbre du monde. L’ainé, Michel, né en 1956, est chercheur en biologie moléculaire, spécialiste du clonage, et cherche toujours à retrouver son amour de jeunesse qu’il n’a pas su reconnaître au moment opportun et qui, par dépit, incapable de sentiments, c’est plongé à corps perdu dans une science abstraite, dénuée de sens. Le cadet, Bruno Djerzinski, né en 1958, d’un autre père, adolescent complexé par son obésité, mal aimé des autres, devenu on ne sait comment professeur de lycée, courant jupons dans des histoires sans lendemain. Tous deux sont en quête de l’amour, de reconnaissance mais sont obligés de se morfondent dans une misère affective, solitaires, voyeurs d’un monde qui évolue sans eux, à moins qu’ils n’en soient que le reflet, miroirs déformés du narcissisme autodestructeur de la société. On se rappelle que Michel Houellebecq avait frôlé le Goncourt pour cette histoire, rappelant parfois l’écriture pessimiste et sans fard de Louis-Ferdinand Céline et la dureté, âpre, des descriptions des êtres par Zola, Hugo ou Balzac.

« Cette pièce est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. (…) Les sentiments d’amour, de tendresse et de fraternité humaines avaient dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence voire de cruauté ».

Gosselin puncheur né, virtuose en devenir

Julien Gosselin
Julien Gosselin

Mais comment mettre en scène un roman qui n’a rien de théâtral, fait de mélanges narratifs ? C’est toute la trouvaille de Julien Gosselin qui par le biais d’un jeu de scène sportif et musical mêlé de séquences plus dramatiques où le temps se suspend – l’épure ouvrant la voie à une réflexion lucide de la société consumériste et hédoniste routinière qu’est notre quotidien – donne une rythmique insoupçonnée à l’écriture de Houellebecq. Il faut souligner le jeu exceptionnel des comédiens de la compagnie « Si Vous Pouviez Lécher mon Corps » qui se font tour à tour dramatiques, moniteurs et vacanciers d’un Club Med hippie (le « Lieu du Changement »), prédateurs sexuels, adolescents insouciants, quarantenaires nourris au Lexomil et même musiciens et ingénieurs son-image-lumière ! Car la musique et la vidéo tiennent parts dans le succès de la réalisation. Nous naviguons entre concert rock, performance à la Jan Fabre (Gosselin étant un fan du théâtre total flamand) et montage « cut » accentuant les tensions.

Un monde désenchanté

Le récit traverse donc la jeunesse des deux frères puis leur aventure d’adultes, jusqu’à leurs destructions respectives – Michel se suicidant, Bruno terminant à l’asile. Mais, avec leurs parcours parallèles nous suivons aussi la propre évolution mondiale depuis mai 68 jusqu’à aujourd’hui et même peut-être 2050, en passant par les communautés new-age, le SIDA, la découverte d’internet et de la génétique de synthèse, les répercussions de la globalisation, de la perte de repères historiques. Les changements de temporalité sont incessants et pourtant, on s’y retrouve facilement. Flash-back, retour vers le futur, présent instable, tout se mêle, tout s’embrouille, se complique à mesure qu’une nouvelle société hédoniste, égoïste et autodestructrice se met en place. Et quand apparaît une éclaircie ce n’est que pour retomber encore plus bas. Michel et son amour de jeunesse, Annabelle, fous de joie de se retrouver puis apprenant qu’elle ne pourrait plus avoir d’enfant après deux avortements. Le ver est à chaque fois bien implanté dans le fruit. Humour et autodérision ne sont là que pour amoindrir le poids culpabilisateur porté par ce texte. Aucun des 10 personnages n’est mieux loti que son voisin, chacun à sa peine, ses remords, ses doutes, ses obsessions, ses névroses et chacun vit dans son monde, dans sa bulle increvable malgré la présence des autres.

« Michel vivait dans un monde (…) rythmé par certaines cérémonies commerciales – le tournoi de Roland-Garros, Noël, le 31 décembre, le rendez-vous biannuel des catalogues 3 Suisses. ». Des bobos immatures, des prolo-chics, des dandys dont le spleen prend le dessus au fur et à mesure. Caricaturaux, les frères Djerzinski sont les symboles de « cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe (…) torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité… mais qui ne cessera pourtant de croire à la bonté et à l’amour ». Fumisterie des idéaux soixante-huitards et new-age de hippies qui ne l’étaient pas, d’un pseudo fils à papa musicien devenu artiste fou, post-actionniste viennois, pédophile et tueur en série au cours de rites satanistes filmés en live par webcams; remises en question des théories de liberté sexuelle, de mœurs nouvelles « open-minded », de la consommation, de l’épanouissement personnel, de la fraternité, de la cohésion sociale, du multiculturalisme, du nationalisme, de la mondialisation…

Courez-y !

Tout est battu en brèche par un Houellebecq philosophe et un Gosselin jeune chien fou, ambitieux et poétique. Nos certitudes se défont, notre vision du monde se fait plus noire, plus réaliste peut-être, car Les Particules élémentaires : « c’est cru, c’est nu, c’est beau et c’est nous ». Notre société vu par le prisme de deux frères, Michel et Bruno, ou plutôt par deux frères d’armes Michel et Julien.

Première et seule courageuse mise en scène française des Particules élémentaires, alors que les adaptations se multiplient à l’étranger depuis 1999, date de sortie du livre, la pièce adaptée par Julien Gosselin et sa troupe (acclamée en Avignon, et malheureusement non récompensée aux Molière 2015) tourne actuellement un peu partout en France ! À ne surtout pas manquer !

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