Le Bic c’est chic ! avec Carine Brancowitz & Kevin Lucbert

Milano de carine Brancowitz
Milano de Carine Brancowitz

Aujourd’hui, il fait beau, le soleil brille, la température bronze sa peau, du coup, le Dandy Libéré retrouve le goût de l’école buissonnière. Le sac en bandoulière, il file dans les galeries et librairies, le nez en l’air, le stylo à la bouche, à la recherche de l’inspiration, quand ce dernier tombe et qu’une fille au carton à dessins bien rempli le lui ramasse amoureusement. Une idée vient alors au Dandy libéré : pourquoi ne pas faire un article sur des artistes travaillant avec talent l’art de manier le Bic pour en faire des œuvres d’art graphiques et poétiques toutes à la fois. Ni une ni deux, il sort son crayon et vous fait part de sa passion pour Carine Brancowitz et Kévin Lucbert, deux Frenchies fanas du quatre couleurs. Mais attention, pas de gribouillage raté sur un bout de cahier de maths, ici ; il est question d’art, de technique, de vision métaphorique du monde. Certains on choisi d’écrire avec la bille ronde, eux ont fait le pari du dessin ! Découvertes de deux univers totalement différents!

Kevin Lucbert
Montagne japonisante de Kevin Lucbert

Carine Brancowitz

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Carine Brancowitz est une artiste française travaillant avec pour seul outil le stylo bille. Mais attention, ici le stylo se fait coloré, pop-rock, jeune et branché ! L’univers de Carine Brancowitz est fait de jeunes étudiants plutôt germanopratins, écoutant du Phoenix lisant Wad ou Nylon et s’habillant chez Sandro et Testoni. Née en 1972, elle découvre l’art par sa mère, elle même artiste, mais ne voue pas de passion particulière pour le Bic durant sa scolarité, même durant ses études à l’École Estienne. Pas plus durant ses années dans une agence de communication et à son compte.

Pochette pour Etienne Daho par Carine Brancowitz
Pochette pour Etienne Daho par Carine Brancowitz

La passion pour le quatre couleurs et les feutres lui vient en 2007 lorsqu’elle quitte son travail pour se lancer dans l’illustration. Ses anciennes relations et clients la suivent. Elle se lance, le succès est rapide, fulgurant. Elle se fait recruter par la galerie nomade, Dexter Gallery, puis viennent les commandes de la part de marques prestigieuses et magazines de mode et tendances. Wad, Marie-Claire, Vogue, Nylon, Nokia, DC Comics, Céline… Les projets s’enchaînent à un rythme effréné tel que les stylos pourtant robustes ont du mal à suivre. En 2012, c’est Claudia Stavisky, directrice du théâtre de Célestins, qui tombe sous le charme des ses dessins et lui propose l’illustration du catalogue des programmes du théâtre lyonnais. Les artistes ne sont pas en reste puisque la Maison Kitsuné Record lui demande d’illustrer ses pochettes (Sébastien Tellier…). Elle dessine aussi pour ceux dont elle aime l’univers de Daho à Phoenix, des artistes à l’univers rock seventies, british comme elle. Car ses inspirations ne découlent pas de BDs ou d’art graphique. Ses hobbies sont plutôt les films de Rohmer, la Nouvelle Vague, les rockeurs anglais mais aussi, plus surprenant, la Bible ou la Grèce antique (le sculpteur Praxitèle notamment). Des influences qui fluctuent en fonction des rencontres et des commandes.

Demoiselle par Carine Brancowitz
Demoiselle par Carine Brancowitz

L’inspiration se fait surtout dans l’air du temps et cela se ressent fortement dans ses dessins de jeunes gens modernes. Des instantanés du quotidien, des fixateurs d’un présent fragile : voilà comment résumer ces polaroids au Bic. Des étudiants perdus, les yeux dans le vague, ou amoureux du premier jour, des guitares, des vinyles, des bouteilles vides, des livres et cigarettes, des Vespa ; les personnages sont entourés d’objets du quotidien qui se noient, s’entremêlent pour former des scènes de vie fugaces, tels des souvenirs auxquels il faudrait garder une trace pour ne pas oublier. Une fille allumant sa cigarette, un jeune homme passant sa main dans les cheveux, un autre jouant un morceau, de rock sans doute, pour sa dulcinée.

Son trait est dur, un noir épais qui souligne les formes et dissous les perspectives. Un jeu de couleurs et de traits graphiques dans un sens puis l’autre. La couleur provient des Bics rouges ou bleus foncés très delfiens, du feutre jaune pour la luminosité et d’aplat de couleur primaire au feutre créant des surfaces, de troisième dimension pour l’oeil. De sa passion pour l’art roman, elle garde le goût de scènes de vie quotidienne, des mises en scènes explicatives de la Bible, qui par son travail , se transposent dans l’univers de la génération « Y » et deviennent des scènes explicatives du monde contemporain. Le trait semble fragile et pourtant il ne comporte aucune erreur. Car avec le Bic, pas de ratage possible, pas de gommage ou de surcouche, le trait ne passe qu’une fois. Un raté et c’est toute l’œuvre qui est foutue. Les détails sont nombreux, les objets sont éclairés, les visages lumineux ou sombres selon l’envie. Les ombres rares mais précieuses dévoilent l’ambiance expressive des personnages. Une rigueur de composition permet de ne pas se perdre dans cet enchevêtrement de coups de crayon. Une pureté et une élégance qui fait opposition à des expressions, une gestuelle des jeunes gens et des scènes dignes de Bret Easton Ellis ou de Godard qui font du travail de Carine Brancowitz une œuvre unique. Une chanson de Daho au Bic. Une description picturale presque néerlandaise (Vermeer, Rembrandt…) mise à la sauce oulipienne de Pérec.

Dessin réalisé sur une note de courses, Carine Brancowitz
Dessin réalisé sur une note de courses, Carine Brancowitz

Mais attention, le succès étant grand, elle transforme aujourd’hui ses dessins en sérigraphies limitées, tuant le travail du stylo, aplanissant les passages répétés et détruisant la brillance du Bic.

Kevin Lucbert

Univers stressant de Kevin Lucbert
Univers stressant de Kevin Lucbert
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City by Kevin Lucbert

Né en 1985, Kevin Lucbert, artiste français lui aussi, est diplômé des Arts Décoratifs de Paris. Il vit entre Paris et Berlin, dessinant au Bic bleu ou à l’encre noire, réalisant des films avec son compère Edouard Baribeaud (diplôme de fin d’études) et réalisant performances collectives et workshops. Il dessine aussi parfois pour la presse française. Il expose chez Ensaders (Paris) et publie ses dessins dans des livres qui, là aussi, ne rendent pas la texture du stylo. Heureusement pour lui, il se concentre en priorité sur la pratique et nom sur les dérivés.

Avec lui, le dessin est autrement plus dur, plus froid, plus sombre que celui malgré tout perturbant de réalisme de Carine Brancowitz. Son univers n’est clairement pas celui des baby rockers parisiens. Ici peu ou pas de personnages mais des univers glauques et effrayants. Il faut dire que Kevin Lucbert s’inspire de faits divers, de cauchemars, de la politique, des mouvements totalitaires, de l’économie de marché, vuent ici sous un prisme lobotomisant, à la Metropolis de Fritz Lang. Son trait dur, appuyé, monochrome ou à l’inverse simple ligne dans un désert de page blanche fait froid dans le dos. Nous nous sentons forcément mal à l’aise face à ces dessins critiques de la société. Ses villes carrées, dépeuplées où seules des voitures, elles aussi rectangulaires, circulent dans un dédale de rues perpendiculaires et aseptisées nous font voyage entre une ville fantôme comme on s’en imagine au fin fond de la Corée du Nord, un rêve de ville utopique à la Pierre Huyghe et Logorama de H5 (sans logos). Kevin Lucbert fait aussi référence à David Lynch, et nous ne pouvons le nier. Sa série Mountain Fire faite d’illustrations surréalistes de vues d’une cabine, un rêve de l’artiste que n’aurait pas renier le créateur de Mulholland Drive. Cette série met en dialogue des arbres et des villes en destruction. En 2013, il publie aussi une BD racontant le crash d’une voiture à travers la conversation entre un possible policier et sa victime. Chacun narrant ce qui c’est passé. Une fiction qui lui permet de dessiner des scènes de chaos en pleine forêt.

Planches de bois, contreplaqué, medium... au Bic par Kevin Lucbert
Planches de bois, contreplaqué, medium… au Bic par Kevin Lucbert

Kevin Lucbert travaille sur des perspectives isométriques; ainsi ses métropoles, maisons et morceaux de bois sont tous de biais, vue de haut ou de côté, en 3D architecturale. Réunis ses dessins forment des scénarii d’histoires chaotiques renforcées par l’utilisation unique du bleu ou du noir. Parfois ses dessins se font plus oniriques par le mélange d’espaces blancs (le plus souvent au centre de la composition) et de forêts de branches entremêlées, de constellations de points. Son trait relève d’une réelle maîtrise de la technique. Ses planches de parquets paraissent plus vraies que nature ; ses lianes de véritables pièges pour quiconque oserait s’y aventurer.

En 2011, il réalise un film, Wald, qui selon ses propres mots et dessins est « un voyage rêvé et sombre inspiré de promenades dans la forêt normande »… Hitchcockien un jour, Hitchcockien toujours !

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