Li Edelkoort prédit la fin du monde la mode

Li Edelkoort présentant ses magazines floraux Bloom
Li Edelkoort présentant ses magazines floraux Bloom

Lidewij Edelkoort est une prospectiviste de la culture, de l’économie, de la société. Faiseuse de tendances, elle prédit l’avenir créant ainsi les futurs de la mode et du design. Renommée et acclamée internationalement, ses prédictions sont entendues avec attention. Car cette néerlandaise, toute de noir et blanc vêtue (renforcée par sa coupe de cheveux de jais entrecoupés d’une mèche blanche) est une prédicatrice à l’œil infaillible. Fan d’horticulture, elle édite aussi un livre mixant l’art et les compositions florales, Bloom. Ancienne directrice de la plus grande école de design au monde, la Design Academy d’Eindhoven, elle fut aussi une conseillère pour entreprises en mal d’idées. Mais elle consacre la plupart de son temps aux futures tendances porteuses par une analyse méthodique du présent, de la création, des modus vivendi et comportements humains et sociétaux les plus avant-gardistes et inconnus du grand public, qu’elle retranscrit dans ses carnets de tendances biannuels et son site internet : Trendtablet. Elle définit ainsi le design, l’art et la mode de demain, les modes de consommation et de vie futurs. Une vision non pas vue du prisme branché, autonormé et fermé d’une Anna Wintour mais une vision analytique, humaine, sensuelle, émanant de ses cinq sens constamment en éveil.

Sa dernière prospective en date, révélée lors de la Fashion week parisienne 2015, porte sur la fin du monde de la mode tel qu’on le définit et connaît. Elle en défend les contours dans son manifeste : Anti-fashion. Pour elle, la tendance va vers une mode plus personnelle, plus intime, qui s’oppose au prêt-à-porter bas de gamme devenu la norme et une industrie du luxe vidée de son sang créatif depuis quelques décennies. Pour la prochaine décennie, l’industrie de la mode va donc devoir se redéfinir pour ne pas imploser.

Selon notre critique néerlandaise, le monde de la mode pencherait donc à l’autodestruction. L’économie du profit tuerait à petit feu la création et la liberté. Les grandes marques de luxe préférant par exemple axer leurs priorités sur la production en masse de sacs, les fameux it-bags portés par les stars, imprimés sur tous les magazines et dont les femmes tuent leur compte en banque pour en acheter un. La mode ferait mieux de s’intéresser aux qualités premières d’un vêtement. La place laissée à la technique, à l’architecture du vêtement, à la praticité de la coupe, au travail de la matière, ne sont plus des priorités aux yeux de créateurs dénaturés et de financiers avides d’argent frais… Il faut, malgré tout, que ces aspects redeviennent primordiaux.

Manifeste Anti-Fashion by Li Edelkoort, 2015
Manifeste Anti-Fashion by Li Edelkoort, 2015

Les écoles de stylisme ou la négation de la couture et de la collaboration

Premier constat choc, les écoles de stylisme renforcées par le poids de la rentabilité maximale du marché de la mode et de la médiatisation des stylistes (et non plus couturiers) enfreindraient la place liée à la connaissance de la matière première préférant promouvoir un monde utopique fait de mannequins anorexiques, de mélange des genres et tendances qui nous font perdre nos repères pourtant si importants. Les professeurs vendraient un rêve de gloire utopique à leurs élèves, nouveaux héros designers indépendants, mégalomanes. Un programme somme toute défait de la culture du partage et de la collaboration entre individus, de la création commune, favorisée par l’émergence rapide des nouveaux réseaux de communication et un marché du travail saturé qui pousse les jeunes à trouver de nouvelles manières de créer en commun. Vision peut-être un brin réactionnaire, du moins conservatrice pour les « pro mode » actuelle que cette volonté de mettre un terme à cet hédonisme individualisé du star-system modeux. Mais la période actuelle n’est-elle pas à une volonté de retour à plus de repères, de traditions, de règles, de normes ? L’humaniste vision de partage en commun des savoir-faire n’est-elle pas une bonne chose pour lutter contre une industrie de la mode gargantuesque ?

Dans ces écoles la pratique et l’histoire de la mode sont remplacées par le marketing sous étiquette de développement d’une identité créative exceptionnelle et la promotion des exploits visuels des shows et défilés des méga stars , tel Karl Lagarfeld et Alexander Wang, les fameux fashion designers. Les étudiants ne sont plus là pour apprendre la couture mais se trouver une personnalité, un concept allant des défilés à la musique, de la publicité aux plaquettes d’invitation. Un monde enfermé dans ses modes de pensées obsolètes, ne voyant plus l’évolution du monde autour de lui, impossible de créer l’avenir. Une formation qui les prédispose à travailler dans le luxe alors que peu y arrivent, par manque de places et de talents. Le monde industriel ou à l’inverse artisanal ne sont pas étudiés alors qu’ils sont l’avenir de la mode.

Une industrie de la mode bas de gamme et de luxe doit sortir de sa bulle imaginaire

Autre point important, l’industrie de la mode aurait perdu le sens des réalités oubliant le client lambda pour des mini-classes hipster-branchées vivant dans un microcosme et lobotomisés par le marketing (catwalks et défilés sans intérêts) et leurs blogs de modasses brandisées, sans connaissances du brocage, du jacquard ou point de croix mais avec une tablette et quelques exclamations hastagisées #Wow #kiffant #WTF #SoCute. Certains allant même jusqu’à se définir « critique mode » ou consultant alors qu’ils nous font des Pomme C et V de dossiers de presse.

Pour Li Edelkoort, la rentabilité détruit la créativité ; les créateurs se pliant aux taux de profits. De ce fait, les collections se ressemblent toutes pour ne pas froisser les actionnaires. Les marges tuent l’imagination. Les créateurs sont soumis à la pression des collections permanentes et ne peuvent plus créer. Certains se suicident (Alexander McQueen…), se droguent et perdent la raison (John Galliano…) ou renoncent et se plient alors aux diktats du profit maximal, prenant leur petit pactole au passage (Karl Lagerfeld, Giorgio Armani, Muccia Prada…)et oubliant la geste créative. Les grands couturiers (Gauthier, Margiela…) se sont tous accoquinés avec les marques de grande distribution, créant collaborations, collections capsule, pièces de collection à bas coût à tire-larigot, perdant de vue l’objectif premier de création. Les marques de luxe se sont transformées en géants bling-bling de la rentabilité au maximum, vidant la mode de son esprit avant-gardiste. Les modes s’entremêlent pour survivre. On pioche dans le vintage, on crée de petites marques à coup de grandes publicités pour jeunes hipsters désorientés, ou on multiplie les motifs sur un même patron de robe tout en la vendant comme totalement nouvelle alors qu’il n’y a que la couleur qui change… On ne parle d’ailleurs plus de vêtement mais de tenue, de look à avoir ou non.

Un monde à fuir pour un renouveau fait d’un retour sur le passé. Car la mode n’est qu’une création faite sur des renouvellements, des transformations à partir du passé. À l’heure actuelle, la mode a perdu tout sens de la réalité, de son passé, de ses techniques et anecdotes. La mode est aujourd’hui myope et coûteuse, bref, inutile. Il faudrait donc, aux yeux de Li Edelkoort, que les us et coutumes, les manières de vivre se repositionnent dans le milieu de la mode. Car actuellement plus personne ne peut être à la mode. Tout le monde s’habille de la même façon, les marques créant une mode mondialisée, pour tous. Un parisien est habillé avec le même tee-shirt H&M qu’un Argentin. Un hipster japonais porte la même chemise Palace qu’un new-yorkais. La mode se ferait donc par des détails corporels (barbe, coupe de cheveux, tatouages…) ou objets (bijoux, chaussures…). La décoration corporelle permettrait de se différencier de son voisin. Méthode pas très crédible. Pour Li Edelkoort, il faudrait ainsi revenir à des manières, à une gestuelle, à des coutumes permettant de se différencier les uns des autres comme il en était auparavant.

Des consommateurs plus exigeants

Autre point important, la mobilité est désormais obligatoire à l’inverse de la possession devenue un concept obsolète à l’heure du partage instantané, du troc, de l’échange, du prêt, des achats collectifs, de locations, ces nouvelles manières de consommer qui se propagent actuellement. Partage qui se développe aussi par la paupérisation d’une jeunesse pourtant plus éduquée et de populations vieillissantes au pouvoir d’achat moins conséquent. Des contraintes économiques qui nous poussent à opter pour des vêtements moins chers, plus basiques ou alors plus chers, mais qui durent dans le temps et intemporels. L’acheteur recherche donc un vêtement au rapport prix/qualité intéressant et au style pouvant se plier à tous les usages (une seule chemise en coton blanc pour le travail comme pour une soirée, par exemple). La mode ne fait donc plus rêver malgré la débauche d’énergie à convaincre des clients de plus en plus réticents à l’éphémère mode. Le vêtement banalisé comme tant d’autres produits ne convainc plus.

Lidewij Edelkoort
Lidewij Edelkoort

Au royaume des ignares

Les connaisseurs ne seraient plus qu’une toute petite minorité. Des bloggeuses et pseudo-journalistes ne connaissant rien à l’histoire de la mode, aux matières et techniques se contentent de faire de la publicité pour des marques sans intérêt. Les réseaux sociaux et journaux sont des sources continues d’informations sur les nouvelles collections créant une génération d’admirateurs béats. Les critiques n’existent donc plus. Pas plus que les directrices de magazines. Inquiétant. La bien-pensance devient la norme dans laquelle chaque prise de position est vue comme une attaque, un affront. Le professionnalisme est mort.

Blogueuses mode promouvant des produits offerts... Une caricature du monde de la mode... UNe honte pour Lidewij Edelkoort!
Blogueuses mode promouvant des produits offerts… Une caricature du monde de la mode… UNe honte pour Lidewij Edelkoort!

L’anthropologie ou la discipline du futur. Une vision analytique et sémiologique du monde.

Li Edelkoort ne se contente pas de critiquer l’actuel monde de la mode, elle préfère repartir de zéro, de la définition même du mot mode. De la couture, des matières, elle cherche à appliquer une vision plus proche de la réalité, mais surtout plus juste. Ses travaux prospectent du côté des traditions, de l’anthropologie, des modus vivendi, des rapports sociaux, des comportements des individus. Les préceptes du capitalisme, très peu pour elle. À bas le marketing, la surconsommation, le branding, le naming et autres termes issus de novlangues de modeux capitalistes. L’avenir est fait de partage, d’interconnexion, d’écoute et de dialogue, d’entraide. La transmission des savoir-faire et techniques s’est diluée dans une production standardisée et mécanisée. Le repositionnement du local, de la production artisanale faite par de petites mains est un processus qui commence déjà à porter ses fruits. L’auto-entreprenariat, les clusters et autres ruches, le crowd-founding le permettent encore plus facilement.

Il s’agit donc d’aborder l’homme par ses usages et ses désirs. Il faut revenir à l’histoire, aux us et coutumes, aux traditions, au folklore pour repenser l’habit du futur. Les vêtements inspirés des bleus et blouses de travail forment déjà une tendance qui va s’affirmer de plus en plus. Les petites manufactures, les artisans locaux, les petites mains sont donc l’avenir de la mode face à un marché du luxe en léthargie et des marques low-cost standardisées et mondialisées. La mort de la mode redonne pour Li Edelkoort une vitalité au vêtement lui-même en étudiant et perfectionnant la coupe en fonction des usages, en prenant compte des particularités techniques des différentes matières et de leurs comportements. En somme, un manifeste anti-fashion pour redonner ses lettres de noblesse au vêtement.

C’est donc à un véritable changement de paradigme que nous convie Lidewij Edelkoort. Vision utopique bisounours ou théorie hypocrite d’une personne faisant et défaisant les modes ? Le nouveau vêtement est-il possible ? La mode est-elle prête à se réinventer ? La société est-elle véritablement au partage ou est-ce un processus éphémère ? Seul l’avenir pourra nous le dire mais sachez que Li Edelkoort ne se trompe que très rarement !

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