L’économie collaborative et les métamorphoses du capitalisme par Alice Béja

Le Dandy Libéré vous fait partager l’avis d’Alice Béja publié par la revue Esprit sur le nouveau capitalisme collaboratif!

Fablab (photo DR)
Fablab (photo DR)

Dans le contexte du conflit entre les taxis parisiens et la compagnie Uber, nous publions en avant-première l’introduction à notre dossier de juillet, intitulé « Le partage, une nouvelle économie? », qui pose la question de savoir si l’économie collaborative représente une alternative au capitalisme ou simplement la dernière de ses incarnations.

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Les métamorphoses du capitalisme

NOUS VIVONS dans un monde sans utopies, un monde désenchanté où ne survivent que les besoins, les désirs des individus face à l’absurdité des choses ; un monde nihiliste[1]. Sa complexité, sa diversité ne permettent plus de penser une société idéale, de se laisser aller au périlleux confort de l’idéologie.

Pourtant, il est des domaines dans lesquels les idéaux persistent, dans lesquels on ne s’interdit pas de penser l’avenir, d’imaginer des transformations radicales. On peut songer aux transhumanistes, rêvant d’une humanité augmentée qui défierait ses limites naturelles grâce au pouvoir de la technologie, aux décroissants, qui veulent renoncer au mode de développement actuel pour préserver la planète et l’humanité. Dans le domaine politique, un certain nombre de mouvements émergent, en Europe et ailleurs, qui veulent rendre le pouvoir aux citoyens. Tous ces imaginaires se rattachent à l’autonomie, à la communauté, à la volonté de mettre à distance aussi bien l’État que le marché, pour redonner confiance aux individus et renforcer leur capacité à se constituer en collectifs.

À l’heure où la raison économique est toute-puissante, serait-ce de l’économie même que viendront les alternatives ? Depuis la crise de 2008, on voit se développer, notamment, mais pas exclusivement, grâce au numérique, de nouvelles formes d’échanges, marchands ou non, de consommation et de production. Le ralentissement de la croissance, la saturation de certains marchés, le tarissement des ressources exigent de penser l’économie autrement, de réfléchir à ce que Jeremy Rifkin appelle « la troisième révolution industrielle ». Pour lui, la « montée en puissance du modèle collaboratif va progressivement marginaliser un capitalisme déjà sur le déclin »[2]. Vaste programme. L’augmentation des inégalités, l’exploitation continue des ressources naturelles, la bonne santé du secteur financier nous porteraient plutôt à relativiser le « déclin » dont parle Rifkin – ou alors le capitalisme courrait à son auto- destruction par l’exacerbation de ses propres tendances – mais que faut-il penser du modèle alternatif qu’il dessine, et dont il est l’un des gourous ?

Nous avons eu l’occasion de nous en rendre compte en préparant ce dossier, le monde de l’économie collaborative est un univers aux définitions floues, sans doute parce qu’il est encore en cours de constitution, tant sur le plan pratique que théorique. On parle aujourd’hui en France de « collaboratif » pour désigner un champ de pratiques qui vont de l’achat d’occasion d’un siège de bébé sur un site comme Leboncoin à la mise en commun de connaissances pour créer une encyclopédie mondiale et gratuite (Wikipedia), en passant par la promotion de la consommation agricole locale (les Amap, La Ruche qui dit oui), la location d’appartement (Airbnb) ou le covoiturage (Blablacar). Certains préfèrent le terme d’économie du partage, d’autres d’économie de la fonctionnalité (les nuances entre ces différents termes sont explorées dans le dossier, notam- ment par Simon Borel et Bernard Perret). Il peut s’agir d’échange de services, de vente de marchandises, de partage d’espace ; les acti- vités de ce secteur peuvent se situer dans le monde associatif et soli- daire comme dans le domaine marchand[3]. En bref, il est parfois difficile de trouver le point commun entre toutes ces initiatives ; selon Rachel Botsman, l’une des théoriciennes de l’économie collaborative, ce point commun serait la confiance[4]. Car comme l’écrit Monique Dagnaud, alors que [nos sociétés occidentales] sont confrontées à une défiance majeure à l’égard des institutions et des entreprises, alors que les individus inclinent à n’accorder leur confiance qu’à des proches, un nombre croissant d’entre eux donne tout crédit à de parfaits inconnus rencontrés sur des plates-formes numériques[5].

Mais quelle est la nature de cette confiance, sa motivation, son prix éventuel ? La particularité de l’économie collaborative est, sans doute aussi du fait de son extension, qu’elle donne naissance à des interprétations radicalement opposées. D’un côté, la promesse de dépenser moins, ou de gagner de l’argent grâce à son appartement ou sa voiture, de consommer mieux, de former de nouveaux liens avec ses voisins ou des gens à l’autre bout du monde, la promesse d’une société plus solidaire et plus respectueuse de l’environnement, dont le partage, l’usage, et non la propriété, seraient les valeurs cardinales. De l’autre, la dénonciation de la marchandisation de tous les aspects de la vie, de l’évaluation de tous par tous, seule condition à laquelle cette fameuse confiance peut être échangée, de la précarisation toujours plus grande d’un marché du travail fragmenté dans lequel chacun, pour arriver à un revenu décent, devra cumuler les petits boulots et se faire chauffeur de taxi, hôtelier ou agriculteur à ses heures perdues.

Ce sont ces tensions, entre utopie et big business, qu’explore l’article de Simon Borel, Damien Demailly et David Massé. Car les motivations des consommateurs eux-mêmes sont ambivalentes : on peut revendre un vêtement ou un téléphone sur Leboncoin parce que l’on a besoin d’argent, parce que l’on refuse l’hyperconsommation et que l’on veut prolonger la vie d’un objet, ou au contraire parce que l’on souhaite ainsi pouvoir se racheter un nouveau vêtement, un nouveau portable plus rapidement, comme le montrent Valérie Peugeot, Jean-Samuel Beuscart, Anne-Sylvie Pharabod et Marie Trespeuch. Faut-il donc vraiment parler de modèle alternatif ? Si ce type d’économie engendre une forme de « démarchandisation » des échanges, selon Bernard Perret, il s’agit plutôt d’une hybridation entre coopération et marché que d’un système radicalement différent. Les acteurs de l’économie collaborative eux-mêmes, d’ailleurs, s’ils revendiquent des valeurs propres à leur domaine, ne prétendent pas être des révolutionnaires ayant pour objectif de renverser le capitalisme ; ils croient au modèle entrepreneurial, à la nécessité de grandir, de faire des profits, ne serait-ce que pour pouvoir peser sur les pratiques des consommateurs (voir la table ronde avec Emmanuel Arnaud, Nicolas d’Audiffret, David Massé et Benjamin Stock). Mais une des caractéristiques, justement, de ce modèle d’économie « de gré à gré » ou « de pair à pair » (peer-to-peer) est de brouiller la frontière entre le producteur et le consommateur, les rôles étant inversables selon les circonstances, et l’échange reposant toujours sur une forme de travail du consommateur, qui exige de sa part une mise en valeur de soi, de ses compétences relationnelles, une autopromotion permanente, comme le montre Richard Robert.

On voit bien ainsi les ambiguïtés que recèle ce secteur, ses utopies comme ses dangers. Car si l’économie collaborative naît du ralentissement de la croissance et de la raréfaction des ressources, elle naît aussi – on parle ici de sociétés industrialisées qui se sont structurées autour d’une réglementation du travail et de formes de protection sociale – de la crise de l’État providence, de la fragmentation du marché du travail et de la précarisation des parcours professionnels – et elle s’en nourrit. Dans ses manifestations les plus agressives – et, en un sens, les moins collaboratives – comme Uber ou Airbnb, elle représente une mutation du capitalisme, qui assure ainsi sa propre survie, au détriment de droits sociaux chèrement acquis au cours du XXe siècle. Mais elle existe aussi à travers des expérimentations radicales, alternatives, nécessairement marginales, qui ne passent d’ailleurs pas, ou pas forcément, par le numérique et reposent sur une logique du don, comme on le verra dans le texte de Valérie Guillard et Dominique Roux.

Certaines initiatives ne sont que la continuation du capitalisme par d’autres moyens. Les entreprises « traditionnelles » ne s’y sont pas trompées, qui multiplient les plates-formes, les avatars collaboratifs divers et variés (on peut songer par exemple au partenariat entre la SNCF et IdVroom pour le covoiturage). S’il ne faut pas tout attendre de ces évolutions, il faut les observer attentivement, pour discerner celles qui permettent au système productiviste et consumériste de se réincarner (« Ayez confiance… ») de celles qui contribuent réellement à nous faire prendre conscience de ses limites, chaque jour plus évidentes.

Alice Béja


[1] Voir Esprit, mars-avril 2014, dossier « Notre nihilisme ».

[2] Jeremy Rifkin, entretien avec Christophe Alix dans Libération, 19 octobre 2014.

[3] Pour mieux circonscrire notre champ de réflexion, nous avons fait le choix, dans ce dossier, de nous concentrer sur les pratiques de consommation collaborative principalement dans le domaine marchand, en excluant donc les questions de financement participatif, de démocratie participative, la gestion des « communs » (qui implique une réflexion sur le service public) ou les problématiques liées aux communautés collaboratives dans le domaine du savoir et de l’édi- tion (licences et logiciels libres, Wikipedia…).

[4] Voir Rachel Botsman et Roo Rogers, What’s Mine Is Yours: The Rise of Collaborative Consumption, New York, HarperCollins, 2011.

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