Reconnaissance timide de l’œuvre d’Henry Darger au MAMVP


IMG_0283

Le Musée d’art moderne de la ville de Paris (MAMVP) consacre jusqu’au 11 Octobre 2015 une exposition rétrospective posthume de l’œuvre d’Henry Darger, malade mental américain et personnalité confirmée du mouvement « Art brut » par les spécialistes et historiens de l’art.

IMG_0262

Les propos inadmissibles des responsables du MAMVP versus un don exceptionnel !

IMG_0289Artiste (si l’on peut considérer les créateurs d’Art brut comme tels) exposé un peu partout dans le monde (Lausanne, Lille, États-Unis…), collectionné par les musées et les collectionneurs internationaux, Henry Darger fait néanmoins partie d’une forme d’art encore peu reconnue par les conservateurs français. L’Art brut est en effet peu considéré par les grands musées français. Seul le LaM de Villeneuve d’Asq (musée d’art moderne de Lille Métropole) en expose en permanence avec la Halle Saint-Pierre. Aucun grand musée officiel français ne possède ainsi de collections spécifiques d’Art brut (à l’exception du LaM après les legs des Dutilleul-Masurel et de l’association l’Aracine). Les musées consacrés à cette forme d’art « des fous » sont tous sous dotés financièrement pour la faire connaître et reconnaître (collection Céres Franco, Musée Jean Dubuffet, L’Art en Marche, Palais du Facteur Cheval, La Fabuloserie – Manège du Petit Pierre, collection Antoine de Galbert…) et sont en majorité privés. Le MAMVP souhaitait ainsi réparer cet écueil grâce à une exposition d’un des leaders nommé par Jean Dubuffet (le grand manitou découvreur et promoteur de l’Art brut) : Henry Darger (Chicago, 1892-1973). D’autant plus que cette exposition se base sur un don extraordinaire de 45 œuvres de l’artiste américain par sa logeuse!

IMG_0279Oui mais voilà, le but louable sur le papier se révèle être en réalité une catastrophe. La mise en scène ratée (dans quatre pièces du sous-sol !) et signalétique inexistante ne viennent que confirmer les craintes émises après les informations dévoilées par le commissaire d’exposition Choghakate Kazarian et le directeur du musée Fabrice Hergott. Ce dernier parlant notamment (en préface du livre) de son « effroi » et de son « audace » quasi fautive de laisser entrer les œuvres de Darger, donc d’Art brut, dans les collections de l’institution qu’il dirige depuis un an.

L’exposition se base sur un don de Kiyoko Lerner, la femme du logeur et découvreur de Darger, Nathan Lerner, directeur de l’Art Institute de Chicago. En général, les institutions françaises ne refusent jamais un legs d’une telle ampleur (45 œuvres originales de premier choix !), le problème vient du type d’art… L’Art brut pose encore problème en France, malgré sa découverte il y a 70 ans par le critique d’art, artiste, historien et commerçant français : Jean Dubuffet.

L’art brut : l’enfant mal-aimé des spécialistes français

IMG_0285

Il faut bien donner une définition à l’Art brut… malheureusement, chacun en a sa définition et personne n’arrive à trancher. Art des malades mentaux ? Ensemble de créations spontanées de fous ? Art irréfléchi ? Posture contre moderniste d’artistes non malades mais se rapprochant des « bruts handicapés » grâce au spiritisme ou la drogue ? Art hors-les-normes ? Outsider art ? Spéculation ? Sélection subjective ? Un ensemble de toutes ces hypothèses.

L’Art brut est avant tout l’art de malades mentaux, « des personnes obscures, des individus bien récalcitrants dans tous les domaines aux conventions sociales », dixit Dubuffet, ayant créé spontanément des dessins, écrits ou objets sans connaître véritablement l’histoire de l’art et dont les productions reposent sur les causes de leurs maladies et angoisses. À cela s’ajoute, ce que je nomme des « usurpateurs », des copieurs, souvent des amis de Dubuffet (spoliant lui-même les idées des handicapés) ou nommés par quelques personnes comme « bruts » : Dereux, Crépin, Chichorro, Lamy, etc. À cette dernière catégorie se greffe parfois les artistes dits « singuliers » ou « outsiders » des artistes dont les créations se rapprochent de l’art spontané des « bruts » (Sanfourche, Jacky Chevasson, Danièle Jacqui, Pépé Vignes, Raak, François Monchâtre, Simone Le Carré-Galimard, Louis Molle, Claude Fromenty, Jean-Jules Chasse-pot, Léon, Danielle Le Bricquir, Louis Chabaud…). Nous pourrions aussi y rajouter les naïfs tels Séraphine et Le Douanier Rousseau ou même Nicki de Saint-Phalle, Jean Tinguely ou Annette Messager… Les œuvres d’art brut sont souvent dites grossières, naïves, enfantines, spontanées, sans réelle composition, sans références pourtant comme le rappelle Lucienne Peiry, auteur de l’encyclopédique L’Art brut (Tout l’art, Flammarion), « les productions de l’Art Brut sont certes chargées d’affect mais elles ressortissent également à un mode d’expression élaboré. L’intervention et l’articulation des figures, des signes et des symboles de nombreuses productions, ainsi que la spécificité de leur combinaison attestent d’un système particulier souvent fort complexe ».

Un autre problème vient des acteurs eux-mêmes de l’Art brut et de ses dérivés qui se sont parfois construits en opposition aux institutions et arts moderne et contemporain. Alain Bourbonnais définissait par exemple sa Fabuloserie comme « un anti-Beaubourg décentralisé, une puissante citadelle du Marginal, de la création libérée du conditionnement culturel ».

IMG_0300

Henry Darger talent fou

IMG_0288 IMG_0276 IMG_0269

Mais revenons-en à Henry Darger. De sa vie, on ne sait que peu de choses. Né en 1892 et très vite orphelin, il passe son adolescence dans des foyers pour jeunes handicapés mentaux. Période difficile entre brimades de ses camarades, absence de famille et personnel hospitalier peu compréhensif, voire violent. Il fuit l’asile pour rejoindre à pied Chicago, « sa ville » où il est né, vivra et mourra. Il obtient de maigres revenus dus à de petits boulots dans les hôpitaux. Il se reclut chaque soir dans sa chambre atelier-appartement pour dessiner, découper des journaux, assembler des personnages, narrant des épopées guerrières retranscrites dans son roman ou défaisant des pelotes de cordelettes les jours de crise. Son œuvre est ainsi faite d’une partie littéraire et d’une autre picturale, le tout se nommant The Story of the Vivian Girls in What is Known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinian War Storm Caused by the Child Slave Rebellion ou dans sa version faussement abrégée : The Story of the Vivian Girls in the Realms of the Unreal. Son histoire faite d’un roman de 15000 pages et de centaines de dessins expose les Vivian Girls, de mignonnes petites blondinettes, à des armées prêtes à massacrer les enfants. Henry Darger voulait continuer à vivre comme un enfant, malgré sa douloureuse expérience des asiles et les images des deux Guerres mondiales qui le hanteront toute sa vie. Le désir de vengeance des fillettes face aux tueries reflète sa propre envie d’échapper à la violence et à la mort… Malgré cela, il y revient inlassablement, possédé par la folie créatrice, expiatrice de tous ses maux. Son œuvre qu’il garde précieusement pour lui et n’a jamais été divulguée, sera découverte par son logeur, le photographe Nathan Lerner, juste avant sa mort. Lerner et sa femme feront tout pour faire découvrir ce talent caché, unique, brut.

Une guerre interminable de 60 ans pour sauver le monde

 IMG_0312

Henry Darger commence à créer très jeune, d’abord sous la forme écrite puis avec des dessins, collages et montages. Son œuvre comporte plusieurs périodes plus ou moins dures, modifiant ses histoires, ses techniques, allant progressivement vers la paix et le bonheur.

IMG_0251

IMG_0256Sa première période est un aller-retour entre son roman et des feuillets illustratifs. On y découvre des batailles homériques mais surtout des portraits de généraux, des cartes stratégiques, des détails de la guerre. Sa technique, n’ayant jamais appris à dessiner, consiste à découper des images trouver dans les journaux et à les recoller sur de grandes feuilles, figurant par d’habiles mises en scène des batailles, des villes détruites, des armées en rang d’oignons, des décors apocalyptiques. Elles correspondent aux descriptions faites dans The Story of the Vivian Girls in the Realms of the Unreal et ne comportent que peu de personnages. D’autre part, Darger réalise des portraits de militaires d’après des images trouvées dans les livres d’Histoire. Pour toutes techniques du papier carbone pour les contours et de la peinture récupérée de ci, de là. Les principaux lieux de guerres et peuples, États-nations aux noms farfelus ont leur propre drapeau (Abbieannia, Glandelinia…). Les bons ont des drapeaux chrétiens (Croix, Cœur sacré) alors que les ennemis dévastateurs et terrifiants ont des drapeaux sudistes de la Sécession (Croix de Saint-André, croissant de Lune). Les Angeliniens sont en combat permanent face à la menace glandelienne.

IMG_0303Sa deuxième période (années 1930) marque la véritable entrée en scène des Vivian Girls (les sept blondinettes mercenaires) et Blengins (de gentils dragons hybrides) et de la technique picturale. Le roman est délaissé au profit de longues inscriptions, d’annotations décrivant la scène. Les histoires sont modifiées. Les techniques évoluent. Les grandes feuilles sont colées pour former plusieurs scénettes, l’aquarelle est plus dense. La couleur éclate. Les Vivian Girls sont vêtues d’uniformes mauves et jaunes, les Glengins sont de véritables patchworks. Les fillettes doivent soit fuir l’ennemi qui les martyrise, soit le combattre de leurs intelligents et subtiles stratagèmes. Les Blengins, parfois avec des ailes de papillons, parfois avec des torses d’enfants sont d’étranges créatures, sortes de dragons. Mais de gentils dragons contrairement à la coutume. Ils sont là pour aider et protéger les Vivian Girls dans cette guerre impitoyable et cruelle.

IMG_0306Durant la Seconde Guerre mondiale, les scènes sont encore plus atroces. Les conflits glandeco-angeliniens. Les enfants sont torturés, massacrés, éventrés, démembrés. Nus ils sont les innocents esclaves des adultes. Les Vivian Girls sont elles aussi nues mais dotées de sexes masculins. Virilité ? Méconnaissance du corps féminin ? Pudibonderie ? On ne sait pas bien pourquoi. Parallèlement Darger se remet à écrire, donnant une suite à son premier roman, faisant aussi écho à la violence de 1939-45 : Further Adventures of the Vivian Girls in Chicago.

IMG_0294Au tournant des années 1950, son esprit s’assagit, la guerre est lointaine puis se termine, les arbres renaissent, les animaux sont contents, tout cela fait penser à une sorte de Paradis retrouvé ou d’Arcadie pop. Le jeu, le rire, la joie sont partout présents. Les Vivian Girls rhabillées de façon chatoyante retrouvent leur innocence d’enfants malgré la présence en sourdine des restes de la guerre, de sa mémoire, au travers des monuments aux morts. Les dessins sont encore plus grands (jusqu’à 3m de long) et les légendes moins présentes. Darger trouve enfin la paix qui lui manquait. Il meurt dans l’anonymat en 1973 mais ses Vivian Girls commenceront vite à faire le tour du monde.

Son œuvre unique et très personnelle malgré l’usage de matériaux de récupération et de collages lui donne une place entière dans l’histoire de l’art, n’en déplaise à certains grincheux.

Le temps de la reconnaissance

IMG_0315

Le musée d’Art brut de Lausanne, unique au monde de part sa temporalité (premier musée au monde entièrement consacré à cet art), sa collection (legs de Jean Dubuffet) et son travail de reconnaissance de cet art longtemps méprisé en font le passage obligé de tout directeur de musée et commissaire d’exposition digne de ce nom. Les œuvres de Darger y sont exposées dans des salles noires, très sombres, à l’atmosphère lugubre qui retransmet à merveille l’ambiance macabre et machiavélique dans lequel évolue les innocentes Vivian Girls. Le LaM de Villeneuve d’Asq propose lui aussi un beau cadre pour les grands formats colorés de l’artiste, le moucharabieh de la façade se reflétant telle une ombre de bête féroce soit comme un cocon protecteur.

IMG_0320

Mais de ces deux exemples, les deux compères du MAMVP n’ont absolument rien retenu. Déjà qu’il faut se battre avec le fléchage inexistant dans le hall du musée et son inadmissible relégation en sous-sol dans quatre pauvres salles ; passons aussi sur la première pièce avec un film non restauré de quelques secondes dans l’atelier de l’artiste, l’exposition n’offre aucunement l’ambiance de tension que donne les massacres des enfants. Des murs immaculés, trop blancs qu’ils étouffent les couleurs passées des dessins, atténuation renforcée par le mauvais éclairage, sans parler d’une déambulation qui ne permet pas de détailler les œuvres (il est possible de passer à côté d’une œuvre sans la voir) malgré l’effort de mise en perspective des deux faces (car, par soucis d’économie de papier, Darger peignait des deux côtés de la feuille) la mayonnaise ne prend pas. On ressort de cette exposition sans avoir compris le travail d’Henry Darger. L’émotion ne passe pas. On est indifférent. Dommage… Ce n’est pas ainsi que l’on fera de l’Art brut un élément essentiel de l’histoire de l’art.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :