Françoise Benhamou : Pour un nouveau grand ministère sauveur et promoteur de la Culture

Françoise Benhamou
Françoise Benhamou

 

Françoise Benhamou est professeur d’université (Paris 13, notamment), spécialiste de l’économie de la culture, ex-conseillère du cabinet de Jack Lang, membre du conseil d’administration du Louvre, elle vient de sortir un livre, Politique culturelle, fin de partie ou nouvelle saison ? (Édition de la Documentation française) promouvant un nouveau ministère élargi pour le champ culturel mais aussi touristique et éducatif afin de sortir la Culture de la crise qu’elle traverse et lui donner sa pleine dimension.

On peut lui reprocher son côté « gauche bobo », « bisounours » sur les politiques de banlieues ou sa vision parfois légèrement parisienne et élitiste des problématiques, il n’empêche, ses analyses offrent des solutions très souvent viables et applicables, réalistes à court et long termes !

Le milieu culturel entre souffrance et résistance face à la crise économique française

La France, au cas où vous ne l’auriez pas encore remarqué, traverse une crise financière forte depuis quelques années doublée d’un besoin vital de réduire la dette et donc la voilure sur les dépenses publiques. Dans ce contexte de réduction budgétaire aussi bien à l’échelon national que local, le domaine culturel est lui aussi impacté. De ce fait, les élus sont obligés de faire une croix sur les financements culturels, des festivals sont purement et simplement annulés, dans d’autres cas, plus nombreux, les subventions sont réduites, obligeant les programmateurs et organisateurs à faire appel au mécénat privé ou à augmenter les tarifs. Certains diront que cette crise permet de supprimer des festivals peu ou prou intéressants, anecdotiques. La France compte, par exemple, 2000 festivals d’été en cette année 2015. Peut-être faudrait-il mutualiser les ressources, compresser et réunir certains petits festivals locaux afin de leur faire prendre une dimension plus importante et obtenir ainsi plus facilement des aides publiques et des visiteurs ?

Mais d’un autre côté, à bien regarder les constats et statistiques, le milieu culturel ne souffre que très peu de la crise et des réductions budgétaires. Le ministère de la Culture a vu sont budget baisser de seulement 2,5% et on parle même de « sanctuarisation » selon Manuel Valls. Le poids des dépenses est d’environ 20 millions par an (entre les différents ministères, collectivités locales, taxes…). Les ménages dépensent encore 4% de leur revenu dans la Culture (livres, expositions, concerts, pièces, mécénat, achat d’œuvres d’art…). Dans le même temps, le statut d’intermittent a été sauvegardé, devenant même un exemple de rémunération pour les prospectivistes du travail. Parallèlement, le mécénat privé a augmenté. Le public est toujours aussi nombreux dans les musées et augmente dans les lieux d’arts du spectacle et de musique. Le marché de l’art privé fonctionne toujours malgré la fermeture des nombreuses petites galeries.

« S’il faut identifier des effets de la culture, ceux-ci sont avant tous qualitatifs et portent sur les modes de vie, sur le vivre ensemble, sur la créativité. » 

En fait, le problème vient plus du manque d’évaluation d’ensemble, de statistiques erronées et des faibles liens entre tous les acteurs du monde culturel, du Ministère de la Culture aux collectivités locales et passant par les Drac ( Direction régionale des Affaires culturelles), les lieux culturels et le privé. L’autre problème vient de la comparaison entre culture et économie. La culture n’est pas un secteur rémunérateur, créateur d’emploi, sensible aux crises de l’économie réelle. La culture appartient à l’État, à tous. Elle fait patrimoine national ses créations. Ses seuls bénéfices ne sont pas économiques mais qualitatifs et sociétaux ; ce qui est encore plus important pour la nation. « Le grand danger qui pèse sur la culture, quand on cherche à justifier la dépense publique en sa faveur par ses retombées, c’est de conduire à la comparaison entre des subventions à la culture et des subventions à d’autres secteurs plus créateurs d’emplois. On ne soutient pas la culture pour ses retombées, mais parce qu’elle relève du champ des biens et des services publics. S’il faut identifier des effets de la culture, ceux-ci sont avant tous qualitatifs et portent sur les modes de vie, sur le vivre ensemble, sur la créativité ».

Pour Françoise Benhamou, le milieu culturel doit évidemment prendre sa part de responsabilité dans la réduction de la dette alors que l’offre culturelle est trop importante pour pouvoir la financer correctement. La majorité des secteurs culturels sont dépendants des aides publiques. Il faut donc une remise en question des pratiques d’aides, au cas par cas, avec tous les acteurs clés, du ministère aux élus locaux en passant par les organisateurs privés et les différents organismes intermédiaires – tels les Drac obsolètes et inutiles selon la thèse de Françoise Benhamou. L’idée de Fleur Pellerin, ministre de la Culture, de maintenir les subventions étatiques en cas de maintiens de celles du niveau local paraît ainsi, être une bonne idée à ses yeux.

D’un autre côté, les dépenses culturelles des ménages ne sont non pas une valeur refuge (quoique) mais un moyen de loisir peu élevé et près de chez soi. Nous l’avons dit les ménages consomment environ 4% de leur argent dans les divers secteurs culturels. De plus, les taxes annexes, peu nombreuses mais bien là, rapportent un petit pécule indirect à l’État. La redevance audiovisuelle en est une parmi d’autre.

Les mécènes se font aussi de plus en plus nombreux. Combien de festivals et de monuments ont reçu des dons privés ? Énormément ! On pourrait y voir un bon moyen de financement face au désengagement de l’État, malheureusement, ces donateurs privés ne sont pas de bons samaritains, s’ils font offrandes de leur pactole, ce n’est pas pour les beaux yeux de la Culture mais pour bénéficier de réductions d’impôts : « le mécénat n’est pas la solution de rechange : il est sensible à la conjoncture et pèse sur les finances publiques à travers les déductions fiscales auxquelles il donne droit ». L’État est donc le chat qui se mord la queue. D’un côté, il ne donne pas directement, se dévalorisant alors que les entreprises et mécènes privés se pavanent avec l’image de promoteurs culturels actifs et généreux, et d’un autre côté cela fait un manque à gagner… CQFD. On passe aussi sur les artistes et acteurs qui crachent sur le système mais qui en bénéficient pleinement, tout en louchant sur les acheteurs privés, spéculateurs et foires rémunératrices. Le marché de l’art, par exemple marche très bien au niveau des galeries internationalement connues des spéculateurs.

Enfin, les baisses de dotations étatiques sont le plus souvent compensées par les subventions locales. Les échelons régionaux et communaux sont les plus importants pour ce qui est de l’action culturelle. Les aides et promotions culturelles passent en priorité par ces liens locaux, plus proches et compréhensifs que l’échelon national, trainard et bureaucratique aux dires de Françoise Benhamou.

« Oui, la culture résiste ! »

Bref, malgré le son de cloche des acteurs culturels jamais satisfaits, bougons et dépensiers, le secteur culturel est certes touché par la crise et la baisse des dotations publiques mais il l’est à un niveau respectable et bien moins important que dans d’autres branches économiques. L’offre culturelle française est très importante comparée à bien des pays développés et cela plait au public qui suit, malgré la baisse de budget des ménages. La dépense culturelle est donc forte grâce aux subventions locales et à la consommation des ménages, cherchant dans le patrimoine et la création un moyen de se ressourcer et d’apprendre, d’évoluer, de se dépayser dans un monde en crise perpétuelle. Les publics deviennent mêmes plus exigeants : « la crise accentue les exigences du spectateur, elle attise le refus de déception. Elle impose de nouvelles exigences : l’effort de celui qui dépense pour le spectacle, alors que les temps sont devenus plus durs, doit être en quelque sorte récompensé ».

Françoise Benhamou
Françoise Benhamou

Pour un grand Ministère de la Culture, de l’Éducation et du Tourisme

Françoise Benhamou propose de rattacher des actions du ministère des Affaires étrangères, de celui de l’Éducation nationale et de divers organismes satellites au sein même du ministère de la Culture afin de lui donner une importance nouvelle et essentielle pour garantir sa pérennité et sa force face aux autres ministères régaliens et régions élargies.

« Il faut prendre acte de ce que la politique culturelle se joue aujourd’hui en régions. »

Les collectivités locales, on l’a vu, ont désormais pour charge la majorité des problèmes culturels sur le dos, le ministère se déchargeant du poids des financements sur les élus locaux désemparés et devant faire face eux-mêmes à des besoins d’économies.

Mais pour leur donner tout le poids nécessaire à leur action et à une véritable liberté de choix, Françoise Benhamou propose de supprimer divers organismes dits « satellitaires » du ministère ou des régions. Ces organismes trop bureaucratiques, fonctionnant mal, gangrénés par les petites affaires et le copinage devraient être supprimés ou redéfinis. « Il faut prendre acte de ce que la politique culturelle se joue aujourd’hui en régions. Le ministère pourrait proposer un service assez souple, avec des experts qui peuvent se déplacer, aider à monter les dossiers. Cela fait partie du rôle des Drac, mais elles sont trop bureaucratisées et sans doute obsolètes. Il faudrait soit les alléger et leur confier des missions de coordination, soit fusionner les personnels avec ceux des services des Régions. (…) Dans le même temps, le ministère de la Culture que j’appelle de mes vœux devrait être moins bureaucratique, avec des commissions indépendantes chargées d’allouer les subventions ». Le ministère, mastodonte devrait donc se réformer en profondeur. Les commissions devraient se faire indépendamment des fonctionnaires de la rue de Valois. Enfin, les missions en seraient transformées pour un meilleur fonctionnement et pour moins cher !

« Il faut prendre à bras-le-corps une politique culturelle d’excellence ! »

Pour les banlieues, Françoise Benhamou songe à une politique d’envergure et de qualité pour réduire les inégalités, la violence, la délinquance et même l’islamisme radical. Un projet un peu fou et connoté de gauche, reprenant certains accents mitterrandiens, avec de nouveaux « équipements pluridisciplinaires simples », tels un auditorium et salle d’expositions avec lieu de rencontre, un petit restaurant. Une idée qui rappelle les MJC tombées en décrépitude. Une politique de la Ville et donc de la banlieue qui pourrait être reprise en main par le ministère, en lien avec les associations locales performantes.

« En 2015, continuer à penser la politique étrangère d’un côté et la politique culturelle de l’autre, c’est un non-sens ! La politique culturelle, c’est un tout, elle s’adresse au monde et à la France. »

 

Pour conclure, Françoise Benhamou propose de rattacher le tourisme et l’action culturelle étrangère au ministère de la Culture. « Cela (lui) donnerait cette dimension économique qui lui manque ». Cela créerait un effet de levier, c’est à dire un tremplin pour la culture sur l’économie réelle, puisqu’il faut que tout soit lucratif. Rattacher l’action culturelle étrangère au ministère de la Culture donnerait à ce dernier une dimension internationale indispensable à son rayonnement extérieur comme intérieur et à celui de la France en général.

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