Nouveaux Talents : Cyprien Gaillard – Des ruines humaines contemporaines

img-cyprien-gaillard_144654608022

Suite des découvertes de nouveaux talents artistiques avec le Dandy Libéré.

Aujourd’hui le cas de Cyprien Gaillard.

Cyprien Gaillard at Sprüth Magers, 2015 (photo DR)
Cyprien Gaillard, Nightlife, at Sprüth Magers, 2015 (photo DR)

Cyprien Gaillard malgré ses 35 ans est déjà la tête de file de l’art contemporain français. Diplômé de l’ECAL (Beaux-Arts de Lausanne) en 2005, il fait partie de cette génération venue après la fin des « grands récits » d’émancipation ainsi que celle des avant-gardes artistiques des années 1980-90 (Parreno, Huyghe, Gonzalez-Foerster…).

Une modernité déchue. Une architecture mémorielle.

Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief, 2005
Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief, 2005

Contrairement à beaucoup de ses amis artistes contemporains, Cyprien Gaillard ne prend pas de chemins détournés, il n’use pas d’ironie et de l’objet de consommation simpliste. Avec lui, on entre de suite dans un univers chaotique fait de ruines, de paysages désolés, de violence sourde. Pas de faux semblant, tout nous est jeté à la figure pour mieux nous interpeller rapidement, radicalement, agressivement. Ce jeune artiste possède en lui une sorte de nostalgie qui le pousse à sortir des sentiers battus, à rechercher de nouvelles identités dans les ruines et traces d’une modernité déchue. Son travail consiste en partie à photographier des architectures instables, détruites, en cours de pourrissement, d’abandon, de rejet, d’oubli. Mais en plus de ce spleen sous-tendu une violence brutale du temps et de la mainmise humaine. L’architecture et la temporalité, pierres angulaires de son travail, se retrouvent ainsi sous formes de gravats d’une tour de cité devenue allée de château (La Grande Allée du château de Oiron, 2008) ou d’immeubles incrustés dans des estampes hollandaises du XVIIs (Belief in the Age of Disbelief, 2005). Une critique de la société par ses ruines, par les oublis et omissions. Passé, présent et futur dialoguent dans ses vidéos et peintures.

Une sorte d’inventaire des restes archéologiques de notre société contemporaine, grandiloquente et mégalomane. L’empreinte de l’homme sur la nature et l’espace urbain se trouve directement bouleversée par sa problématique temporelle et existentielle. Ces temporalités variées, hybrides brouillent le travail de mémoire, le remettent en question, et nous interrogent sur l’importance donnée aux bâtiments, aux paysages qui nous entourent. Entre skylines désertées, tombes glauques et ruines de HLM de banlieues, Cyprien Gaillard se pose en successeur d’un Nicolas Poussin version trash, modernisée par la culture de la consommation rapide, de l’obsolescence programmée. Un inventaire du désordre contemporain. Un chaos à la recherche d’identités. Des madeleines de Proust version hip-hop et rave parties clandestines pour un monde instable. Les ruines et mémoires d’une société du spectacle dans laquelle du reste Cyprien Gaillard est tout à son aise avec sa gueule d’ange cassée que l’on dirait sortie d’un film de Jacques Audiard.

Analyses d’œuvres.

Cyprien Gaillard, La Grande Allée du château de Oiron, 2005
Cyprien Gaillard, La Grande Allée du château de Oiron, 2005
  • La Grande Allée du château de Oiron, 2005 : Cyprien Gaillard est allé récupérer les gravats d’une tour HLM d’Issy-les-Moulineaux désormais décriée dans le paysage et donc détruite pour réaménager le quartier. Ces rejets d’un passé populaire et d’intégration, il est venu les apposer sur l’allée du château de Oiron, lieu symbolique du pouvoir monarchique, des Trois États, du servage. Une forme nouvelle de Land Art mais surtout une façon de réunir l’histoire ancienne de la France et son néo-passé fait d’immigration et de nouvelles discriminations. Ancien régime et humaniste contemporain se retrouvent. Deux reliquats indésirables ou deux traces de patrimoine ?
Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief, 2005
Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief, 2005
Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief, 2005
Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief, 2005
  • Belief in the Age of Disbelief, 2005 : Des estampes hollandaises du XVIIs, gloires nationales, traces glorieuses des Pays-Bas sont incrustées d’immeubles, de gratte-ciels et tours HLM du XXs. L’Histoire y est chamboulée ; l’artiste brouillant nos repères spatio-temporels. Un rappel aussi de l’origine des estampes et gravures néerlandaises, prises de vues contemporaines des artistes et non plus inspirées d’une Antiquité imaginaire. Des paysages inscrits dans le mouvement de Réforme et des Lumières, de l’humanisme. Les tours greffées sur les estampes, issues du Mouvement moderniste (Le Corbusier, Gropius…) sont donc un semblant de continuum humaniste. Les modernistes voulaient en effet une société plus égalitaire, plus joyeuse, plus épanouie grâce à leurs tours aux lignes épurées, carrées. Des modernistes héritiers de la Réforme mais aussi motifs d’une utopie, d’un Éden ou d’une tour de Babel impossible.
Cyprien Galliard, Geographical Analogies, 2006-2009
Cyprien Galliard, Geographical Analogies, 2006-2009
  • Geographical Analogies, 2006-2009 : projet d’inventaire de ruines, de formes abîmées répertoriées sous la forme de plus de 900 polaroïds conservés sous vitrines de musées ethnologiques. Un travail à la limite du documentaire et de l’historien. Une sorte de traces archéologiques du présent bientôt disparu. Une destruction lente des éléments architecturaux photographiés mais dans un même temps des polaroïds eux-mêmes, qui comme on le sait, se délavent, se dissolvent petit à petit. Le temps fait son œuvre, le travail de l’artiste se détruit progressivement. Une trace intemporelle et pourtant destinée à disparaître. Un questionnement romantique, émouvant mais surtout psychanalytique, sociologique. Un questionnement aussi du travail artistique, de sa place dans la société, entre documentarisme réaliste et émotion personnelle du créateur.
Cyprien Gaillard (photo DR)
Cyprien Gaillard (photo DR)

Témoin attentif, historien, archéologue et sociologue ! Un artiste complet, ce Cyprien Gaillard. À voir, notamment lors de la prochaine Biennale de Lyon, édition 2015, La Vie moderne.

Cyprien Gaillard, Geographical Analogies, 2006-2009
Cyprien Gaillard, Geographical Analogies, 2006-2009
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :