13ème Biennale de Lyon. La Vie Moderne. Part1

 

Pour cette 13ème édition de la plus prestigieuse biennale française et l’une des plus pointues au monde, la thématique choisie tourne autour du mot « moderne ». Un mot utilisé de tout temps, remis sans cesse en question, critiqué, contesté, brocardé, revendiqué, vanté. Un leitmotiv de la pensée occidentale que Thierry Raspail, directeur artistique de la Biennale et du Musée d’Art Contemporain de Lyon, a voulu mettre en valeur, en exergue, durant les trois prochaines biennales. Pour cette édition 2015, Ralph Rugoff a accepté d’inaugurer cette séquence « moderne » (les biennales de Lyon fonctionnent toujours par trois, avec un thème central décortiqué en trois actes pour chacune de ces biennales) avec le thème dérivé : La Vie moderne. Et Thierry Raspail de nous rappeler que le terme de moderne s’applique aussi bien à la période néolithique qu’au XXs en passant par la scission  de Charles Perrault. Une modernité qui passe désormais aussi par l’ouverture de l’Occident aux différents continents, à leurs histoires et récits propres du fait de la mondialisation galopante. Une sorte de « néomodernité » qui n’a pas encore trouvé sa définition exacte et encore l’adjectif le plus adapté. Moderne aujourd’hui : c’est être contemporain (« de son temps » comme dirait Yasmina Reza dans sa pièce intitulée Art de 1991), ouvert au monde mais aussi poser un regard sur son passé. « Il est tout à la fois la base, la mémoire et l’ombre portée. »

 

« Par conséquent le Moderne d’aujourd’hui est un moderne élargi et inachevé, qui ne croit plus en ses promesses de bonheur. Nous ne sommes pas seulement Modernes, nous sommes les uns les autres, tour à tour ou simultanément néomodernes, altermodernes, pro ou antimodernes, folkmodernes ou encore modernes tardifs… nous avons quitté l’après-moderne (postmoderne) au profit d’un moderne élargi, inédit, un plus-que-Moderne, qui, à la manière des objets connectés, s’enrichit de contours indistincts aux confins vastes et imprécis. Bref, nous sommes Modernes sans l’être, ou plutôt « Modernes élargis », et c’est ce qui caractérise la condition de l’œuvre aujourd’hui. » Thierry Raspail

 

Pour ce premier article, je vous propose d’explorer au travers de l’univers de quelques artistes présentés à la Sucrière (le plus grand bâtiment de la Biennale) différentes visions et expériences autour de la Vie moderne. Le second article à venir prochainement sera consacré au Musée d’Art contemporain et parties annexes, et à la vision du commissaire associé invité : Ralph Rugoff.

 

 

Kader Attia

Artiste contemporain français d’origine arabe, il a pendant longtemps travailler sur les notions d’union et de dualité entre les deux cultures méditerranéennes. Dénonçant la violence de la religion, de la politique, il s’attache depuis quelques temps à l’Histoire et les sensations diverses qu’elle a engendrées. Ses volontés de remises en état, de reconstructions se concrétisent pour la Biennale sur un travail de sutures chirurgicales du sol de la Sucrière (le lieu d’exposition). Traditional Repair, Immaterial Injury consiste donc en une opération de raccommodage du sol blessé, métaphore des blessures des sociétés. Ses agrafes plantées dans le béton restent bien visibles afin de montrer l’antagonisme entre la société occidentale qui cherche à tout prix à cacher ses blessures et ses « réparations » contrairement aux sociétés orientales qui les veut visibles. Un moyen simple d’exprimer la différence, la culpabilité qui s’oppose à la grandeur de l’installation qui suit cette première œuvre d’Attia. Réparer l’irréparable joue quant à elle avec la grandeur. 18 vidéos installées dans des box d’open space qui composent un essai sur la rationalité et l’irrationalité de la pathologie psychiatrique dans des cultures occidentales et sociétés traditionnelles africaines.

 

Hicham Berrada

Franco-marocain né en 1986 Berrada s’intéresse aux sciences et à la poésie. Il mixe les deux dans des protocoles scientifiques qui se veulent imitations de processus naturels. Des procédés qui finissent par former des espaces chimériques, surnaturels, philosophiques. L’artiste présente à Lyon une pièce plongée dans une lumière bleue nuit dans laquelle des plantes y sont enfermées dans des sortes d’aquariums (sans eau) géants. Un jardin en clair-obscur de jasmin de nuit libérant un parfum agréable dans toute la Biennale. Un procédé qui propose au visiteur une sensation de nuit aromatisée d’Orient alors qu’il fait jour en plein Lyon.

 

Camille Blatrix

Jeune pousse de l’art contemporain français (né en 1984), Camille Blatrix travaille sur le détournement d’objets et de leurs fonctionnalités prédéfinies. Pour Lyon, il présente un distributeur de billets devenu sentimental, conversant avec le spectateur. Un jeu absurde et drôle formant des récits faisant oublier la morosité de la vie actuelle dévorée par les objets connectés qui dictent nos existences.

 

Michel Blazy

Cet artiste est un botaniste des temps modernes. Plutôt que de choisir un pot de fleurs pour planter sa graine, Michel Blazy préfère opter pour une paire de Nike ou des ordinateurs périmés. Une vision de retour à la nature, dans laquelle la flore reprend le dessus sur nos objets quotidiens oubliés, jetés dans la nature. Technologie et objets manufacturés mis au rebus redeviennent actifs, se donnant une seconde vie, une seconde chance, plus écologique mais tout aussi fragile. La vie ne tient qu’à un fil.

 

Céleste Boursier-Mougenot

Spécialiste de la musique avec un rien, le Niçois aime à mettre en scène la musicalité de l’insolite, de la vie. Des moineaux se posant sur des guitares c’est lui. Des assiettes s’entrechoquant dans des piscines gonflables, encore lui. Pour La Vie moderne, il projette des noyaux de cerises sur une batterie produisant ainsi une musique aléatoire et différente des beats et bips quotidiens.

 

Simon Denny

Néo-zélandais exilé à Berlin, Denny « reconstruit autant qu’il conteste l’esthétique corporate des foires commerciales et de la culture d’entreprise, pour qui l’innovation permanente est la force motrice de l’économie mondiale et des pouvoirs qu’elle génère. » Pour la Biennale de Lyon, il reconstitue les objets confisqués de Kim Dotcom, boss de Mégaupload (plate-forme de téléchargement), par la police pour violation de propriété intellectuelle, blanchiment d’argent et racket. Une mise en scène un peu brouillonne (affiches gribouillées, Mercedes garées…) mais un discours bétonné. Les Effets personnels de Kim Dotcom sont une analyse entre vérité et fiction, propriété privée et accès à l’information.

 

Andreas Lolis

Des cagettes de bois, des cartons ayant pris l’eau, des morceaux de polystyrène… une cabane faite par un SDF ? Non, du marbre qui imite dans le moindre détail différents matériaux. Une ambiguïté entre la préciosité du marbre de Carrare et la mise en scène de la pauvreté la plus grande. Une installation qui montre l’opposition entre réalité et discours politiques. Une critique du système économico-politique de la Grèce actuelle, exemple de la globalisation excluante.

 

Magdi Mostafa

Cet artiste égyptien détaille les effets du global sur l’unique, de la mondialisation au local. Surface de diffusion spectrale est une installation de LED qui s’allument aléatoirement. En fait une cartographie du Caire version 2.0. Chaque LED est une connexion internet dans la capitale égyptienne. Une carte qui s’associe à une bande-son du Caire la nuit.

 

Ahmet Ögüt

Tout comme chez Kader Attia les enjeux sociaux tels l’immigration, revendications populaires… sont pour Ahmet Ögüt une source de créations. Pour cette biennale, il travaille à partir de l’histoire particulière de Lyon. Deux spécificités qui on fait de la deuxième ville de France une ville reconnue dans le monde entier : la soierie et le cinéma. Ville de naissance du cinéma avec les Frères Lumière et de l’industrie textile soyeuse occidentale, Lyon devient par la force d’Ögüt un atelier de canuts dans lequel est projeté La Sortie d’usine Lumière, premier film de l’histoire reconstitué dans une version 2015 qui à bien regarder possède des éléments de revendication anti-destruction d’emplois dans le domaine textile rhônalpin. En région lyonnaise, de petites PME en voie de disparition sont redevenues prospères grâce aux personnels qui se sont associés pour s’en sortir. Une vision à rebours des « multinationales kleenex » (celles qui licencient sans raison autres que le besoin de rentabilité toujours plus grande).

 

George Osodi

Photographe nigérian, il sillonne les bidonvilles pour capter ces situations tragiques dans lesquelles des enfants récupèrent quelques morceaux de ferrailles dans les décharges géantes. Des poubelles du monde dans lesquelles des personnes meurent de la pollution ou survivent pour 1€/jour ! Des situations de précarité extrêmes qui s’opposent à une oligarchie riche à foison, corrompue et inhumaine. The Oil Rich Niger Delta des pauvres vs Rois du Nigeria. « La meilleure façon que j’ai trouvé d’aborder cette question, c’est d’examiner la structure des monarques du pays : ceux-ci sont beaucoup plus proches des gens que les gouverneurs locaux ».

 

Tatiana Trouvé

Ses dessins sont inachevés, fragments d’espaces indéfinis. Un lieu troublant, flottant dont la fin nous est inconnue. Des perspectives de pièces qui se perdent dans le grain de la feuille. Des meubles qui flottent dans le blanc du Canson. Cela suggère « qu’il convient de voir dans ces dessins la trace même des œuvres de Trouvé, à la fois présente et différée, comme un retour incessant sur des projets plus anciens ou non encore advenus, sur des réinterprétations contingentes et des cheminements psychiques circonscrits à la feuille de papier – et donc libres de s’échapper ».

 

Yuan Goang-Ming

Artiste vidéaste travaillant aussi bien les plans larges que les plans fixes resserrés, Goang-Ming présente à la Sucrière Landscape of Energy un film tourné sur les plages et paysages de Taiwan. On y voit malgré la présence bien visible des réacteurs nucléaires les habitants et touristes se baigner gaiement dans l’eau contaminée. Une référence aux catastrophes de Tchernobyl et Fukushima. Ses longs et lents travellings avant filmés par drones se baladent entre maisons abandonnées, centrales nucléaires et le sable chaud de South Bay donnant une sensation de malaise, d’angoisse, de mort latente, en suspens. Une sorte de Hitchkock version bien réelle et funeste du monde qui court à sa perte.

 

« Cette intention générale de La Vie moderne reflète l’hypothèse sous-jacente que l’art est essentiel si l’on veut comprendre le monde qui nous entoure ». Ralph Rugoff

 

La Vie moderne se veut donc désillusionnée, fragile, aléatoire, poétique. Parfois plus engagée, elle se fait critique, revendicatrice de solutions différentes à la globalisation, à la violence banalisée, à la vie quotidienne envahit de produits de consommation, de communication, de corruption, de pollution qui nous empêchent de voir l’essentiel : la Vie !

 

 

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