13ème Biennale de Lyon. La Vie Moderne. Part2

 

Petit rappel : la Biennale internationale d’art contemporain de Lyon 2015 a pour thème la Vie Moderne. Dans un premier article, nous vous faisions découvrir les explications de Thierry Raspail et le travail des artistes présentés dans la Sucrière.

 

Revoir le premier article : https://ledandylibere.wordpress.com/2015/12/13/13eme-biennale-de-lyon-la-vie-moderne-part1/

 

Pour ce second volet nous vous dévoilons les pièces exposées dans le Musée d’art contemporain de Lyon et le dialogue entre Anish Kapoor et le Couvent de la Tourette imaginé par Le Corbusier. Ralf Rugoff, commissaire invité, nous confie aussi sa vision du Moderne et ses motivations pour cette 13e édition de l’événement artistique le plus important de France.

 

La Vie moderne de Ralph Rugoff

 

« Le besoin d’annoncer une coupure nette avec le passé et d’instaurer une rupture avec la tradition, tel est le geste moderniste par excellence. » Le Moderne est présent encore et toujours dans nos existences. La volonté de le nier, de le contredire, de le changer serait elle-même une partie de la modernité. Le Moderne c’est aussi ces questions sans réponses, en suspens, nos perceptions infimes, personnelles et collectives. La vie moderne est donc forcément ambiguë. Intemporelle, incertaine, difficile à déjouer et… tout simplement à définir. La Vie moderne de Ralph Rugoff se veut surtout une image, une métaphore de notre monde actuel en perpétuel changement, avec ses doutes, ses conflits et son difficile rapport au passé.

 

Il espère ainsi que l’exposition posera la question de la « nature de notre époque et des différents dialogues qu’elle entretient avec le passé. En réunissant des œuvres qui reflètent et interrogent le caractère contradictoire de la vie contemporaine dans différentes régions du monde, La vie moderne s’attache également à montrer en quoi la culture contemporaine est aussi le résultat et la réponse aux événements et traditions du passé. »

 

Un contemporain qui se réfère au passé, qui le définit et en découle. Des notions qui paraissent normales mais qui ont été oubliées. On a voulu oublier le passé, faire un nouvel ordre des choses, une nouvelle histoire, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais rien n’est jamais que le fruit du passé. La notion de temporalité ne peut être omise. Elle est même essentielle. « La vie moderne aspire à être un genre très particulier d’horloge – qui enregistre et évoque simultanément des fuseaux horaires apparemment incompatibles ou contradictoires. » Une biennale parabole du monde contemporain. Une encyclopédie, un plan, une géographie, un instant T du monde moderne. La fin de l’Histoire et la réécriture d’une nouvelle n’existent pas. Tout n’est que continuum.

 

« La vie moderne est une exposition qui cherche en quelque sorte à défier les concepts futiles que nous associons au « contemporain ». Dans de nombreuses régions du monde, des changements économiques et technologiques accélérés vont de pair avec une transition vers des régimes sociaux et culturels d’époques révolus. Il suffit de constater combien l’émergence globale des croisades religieuses, le retour présumé de la guerre froide, ou les disparités économiques de plus en plus aigües, qui atteignent désormais des niveaux que l’on n’avait plus connus depuis le XIXe siècle, sont « contemporains » ». La mort d’une époque ne serait donc qu’un changement de termes et non une nouvelle histoire.

De plus, les problèmes sociaux, ethniques, psychanalytiques ou philosophiques interviennent dans cette vie moderne. Les questions d’identité, de relation à autrui, les exodes, les inégalités sont bel et bien du ressort de la Modernité. Tout comme les sociétés de consommation, de loisirs et visuelle. Comme les sciences ou la philosophie, les arts sont là pour analyser, décortiquer et comprendre le monde tout en ne fondant aucune réponse. « En conséquence, leurs œuvres ont la capacité de développer et d’exprimer d’autres perspectives. Elles peuvent donc nous proposer une alternative essentielle aux images « normalisantes » de notre paysage social, telles qu’elles sont véhiculées par les médias, la publicité, l’éducation traditionnelle, la culture d’entreprise, etc. » Les artistes nous montrent les choses d’un point de vue différent pour que nous en tirions des significations possibles. L’économie est par exemple remise en question tout comme les valeurs de travail, de revenu, de croissance, d’usage et de consommation. L’identité nationale est aussi au cœur du Moderne. Tout comme la relation avec la nature et l’envahissement technologique du quotidien. Entre réalité et virtualité. Le visuel ayant pris le dessus la Biennale se veut a contrario un espace de dialogue, de communication, un forum géant avec différents points de vue, avec diverses potentialités ingénues.

« À cette fin, j’ai choisi pour cette exposition des artistes qui ne cherchent pas à faire de leurs œuvres des déclarations ou des prises de position définitives, mais qui tentent d’entamer des dialogues potentiels, souvent en ébranlant nos convictions et nos manières de voir habituelles. »

 

Une Biennale qui se veut donc le reflet de nos paradoxes, de notre vie… moderne.

 

Michael Armitage

Cet artiste keynian vivant à Londres porte un univers de paysages figuratifs et référencés plein de poésie et de couleurs pastels. Une sorte de Gauguin moderne. Avec ses scènes décrivant souvent la dure réalité du Kenya, de sa politique autoritaire, de ses inégalités et de sa violence quotidienne mais avec des références historiques, des images volées sur internet ou aux médias. Peintes sur du lubugo (écorce africaine) ses toiles sont oniriques et empreintes d’une douceur suave malgré les sujets décrits.

 

Yto Barrada

Pour la Biennale, ses photographies de Cabanes de lauriers, sortes de bidonvilles marocains faits de bric et de broc, de rejets de la civilisation moderne et de matériaux naturels qui se mêlent à des techniques de construction traditionnelle. Elle propose aussi une série de photographies noir et blanc (Plumber Assemblage) de sculptures réalisées à partir de tuyaux de plomberies. Ces étranges assemblages sont le fruit du travail de plombiers au chômage technique qui s’occupent en construisant ces bricolages et que Barrada s’est contentée de photographier.

 

George Condo

Dans l’univers plutôt conceptuel de cette Biennale, les toiles de Condo peuvent paraître un peu désuètes. Et pourtant, ses formes étranges sont en fait des personnages destructurés ??? de façon encore plus forte que par un Picasso. Si le maître est ici convoqué, Condo en appelle aussi aux autres maîtres plus abstraits que sont Mondrian et Duchamp. Ses portraits deviennent des traductions de sa peur du vide, l’angoisse du sujet et le grotesque de la vie.

 

Cyprien Gaillard

Artiste aimé du Dandy Libéré (lire l’article qui lui est entièrement consacré : https://ledandylibere.wordpress.com/2015/09/09/nouveaux-talents-cyprien-gaillard-des-ruines-humaines-contemporaines/) il nous propose pour la Vie moderne un film 3D qui se veut comme une sculpture animée. Nightlife est donc une vidéo étrange dans laquelle le Penseur de Rodin et des Oiseaux du Paradis oscillent dans la nuit illuminée d’un feu d’artifice le tout au rythme entêtant d’ « I Was a Loser » d’Elton Ellis (samplé avec une version de 1971). Sans le savoir nous passons de Cleveland (Le Penseur de Rodin y fut endommagé lors d’un attentat) à Berlin et Los Angeles pour finir sur le dernier chêne offert à Jesse Owens pour ses médailles aux JO de 1936 à Berlin. Étrange et sublime comme toujours avec ce Gaillard !

 

He Xiangyu

Cet artiste s’intéresse à l’empreint occidentale sur la Chine ainsi qu’à la philosophie. Cola Project – Extraction est de cette veine : de loin un amas de charbon noir, de près des résidus de Coca-Cola. Ou comment nous questionner sur nos modes de consommation alimentaire et notre rapport à la santé. L’autre œuvre présentée au Musée, Turtle, Lion, Bear, est une installation d’écrans sur lesquels des personnes baillent (ainsi que 3 animaux) de façon très lente grâce à une technique de pointe. Le bâillement de fatigue, de relâchement est aussi contagieux et une émotion dite négative qui est ici sublimée.

 

Camille Henrot

Star de l’art contemporain français depuis quelques mois auréolée de nombreux prix prestigieux, Camille Henrot opte pour des œuvres assez difficiles à cerner, composées de dessins, de sculptures, d’amoncellements pour le moins étranges… Empreintes d’analyses anthropologiques, philosophiques et scientifiques ses installations sont à voir sous divers points de vue. XYZ est une sorte de hotline bizarre qui remet en question ses lignes téléphoniques de secours qui ne marchent jamais. Ici la hotline devient sensible, humaine, manipulable et propose de réelles solutions. Les problèmes de sommeil, d’angoisse, de mort, de performances sexuelles, de stress au travail… toutes ces difficultés de notre monde moderne se poétisent dans cette ligne téléphonique d’un nouveau genre.

 

Johannes Karhs

Le photographe allemand utilise une technique particulière qui donne à ses images une touche picturale très puissante. On dirait de véritables peintures troubles mais il s’agit en réalité de photos de stars et d’anonymes shootées entre ambiance bling-bling (Amy Winehouse, Justin Bieber…) et film noir. Une intimité effrayante, virtuelle, superficielle et conceptuelle. Des situations tragiques que la société voudrait cacher mais que Karhs nous oblige à regarder de front.

 

Emmanuelle Lainé

Un grand squat ? « Un cambriolage ? » dixit un enfant apeuré… Non, juste un atelier d’artiste devenu exposition. La Française travaille toujours in situ, s’appropriant le lieu avec son matériel pour y créer une installation qu’elle photographie puis reproduit sur les murs. Un jeu entre 2D et 3D s’installe alors. Un trompe-l’œil géant. Une installation qui se modifie avec le temps pour donner naissance à un processus étrange, à une histoire particulière à vivre.

 

Miguel Angel Rios

Le Fantôme de la modernité (lessivage) est un filma réponses multiples dans lequel des maisons de tôles s’étalent dans un paysage désolant formant une sorte de bidonville rempli de corbeaux. Un autre cube de plexiglas transparent flotte autour de cette scène surréaliste dans une musique de John Cage et des roto-reliefs de Duchamp. Surprenant et sublime !

 

David Shrigley

Le spécialiste du dessin ironique dans un style simple et maladroit propose pour la Vie moderne un petit film typique de sa vision sceptique et absurde du monde. Star/Finish nous place en position de conducteur ne ralentissant pas lorsque des blessés hurlent sur le bord de la route. Seul répit lorsque le bébé placé sur la chaussée est évité de justesse. Entre jeu d’arcade des années 1980 et sketch minimaliste son conducteur pourrait être vu comme une réinterprétation du Bon Samaritain, mais pas sûr. Le doute et le comique comme toujours avec Shrigley…

 

 

Anish Kapoor chez Le Corbusier

 

À 30km de Lyon à proximité de L’Arbresle se situe le couvent de La Tourette, un lieu de vie pour les moines, un lieu de retraite et de prière pour les croyants mais aussi un lieu d’exposition pour la Vie moderne. Étonnant ? Peut-être pour les puristes intégristes ou a contrario pour des anarchistes en mal de critiques contre l’Église. Pour le commun des mortels et les frères dominicains de La Tourette il s’agit plutôt d’un enchantement (divin ?).

Il y a plus de 60 ans, les moines s’installaient donc dans leur nouvel édifice réalisé par le maître de l’architecture moderniste : Le Corbusier. Volonté des moines de s’ouvrir à l’époque contemporaine, cet édifice à la fois lieu de vie, de prière, de travail et de partage encrait la communauté dans un dialogue permanent avec l’art. Pour les 50 ans de la mort de l’architecte et en résonnance avec la thématique de la Biennale de Lyon, Frère Marc Chauveau, commissaire de l’exposition, et Anish Kapoor se sont associés pour créer un dialogue réussi entre les œuvres de ce dernier et l’architecture bétonnée mais colorée du Corbu’.

 

« L’audace manifestée par les Dominicains dans le choix de l’architecte, il y a plus d’un demi-siècle, perdure aujourd’hui avec l’organisation d’expositions qui sont conçues comme des rencontres entre les œuvres d’un artiste plasticien et l’œuvre architecturale de Le Corbusier, avec comme objectif de susciter un dialogue fécond entre patrimoine architectural et création contemporaine. » Frère Marc Chauveau

 

Anish Kapoor, artiste anglais d’origine indienne, star du marché de l’art et des expositions de renom a notamment réalisé le Léviathan de la Monumenta 2011 au Grand Palais – une exposition qui a marqué les esprits. Les soubresauts créés par son exposition au Château de Versailles à l’été 2015 ne se sont pas répercutés au Couvent de la Tourette. Les œuvres présentées font échos avec les salles de Le Corbusier avec magnificence. Ses miroirs ovoïdes colorés reflètent à merveille l’architecture moderne. L’ambiance de recueillement et l’odeur de pain grillé venant de la cantine rajoutent encore une touche à cette ambiance de bien-être qui se développe. Tout le couvent est investi par l’artiste. De l’église aux salles réservées d’ordinaire à la prière et à la méditation en passant par le réfectoire, Anish Kapoor embrasse les lieux avec justesse et délicatesse. Ses œuvres en cire rouge et silicone éclatent sur les murs blancs. La lumière extérieure venant des grandes baies vitrées scintille dans ses sculptures de miroirs déformants. C’est beau, angoissant, ressourçant… Un moment de pureté monacale bienvenu dans une vie moderne si loin du repos et de la méditation.

 

« Cette articulation entre un lieu spirituel vivant, la qualité architecturale du couvent et la qualité artistique des œuvres choisies, fait de chaque rencontre une expérience unique. Les œuvres ne sont plus exposées mais « habitent » le couvent. Elles prennent le sens d’une présence dans un lieu lui-même habité. » Frère Marc Chauveau

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