Pourquoi relire et croire en la Nouvelle Société de Jacques Chaban-Delmas ?

Mai 1968 est la première révolte d’après-guerre dans une société en plein boom économique et sociétal. Cette crise des Trente Glorieuses interpelle profondément Jacques Chaban-Delmas qui voit son ami et rival le Général de Gaulle devoir se retirer et Georges Pompidou prendre la suite des opérations sauvetages d’une France qui espère évoluer en même temps que le reste du monde. Une vision libérale mais aussi sociale qui place Jacques Chaban-Delmas dans un centrisme novateur qui va lui jouer des tours dans son propre camp – malgré son gaullisme assumé dès la première heure. Une vision prospective revendiquée plus tard par Jacques Delors ou François Bayrou et qui pourrait inspirer nombre de candidats actuels à la Présidentielle de 2017 à l’instar d’Alain Juppé ou Emmanuel Macron !

 

« Depuis vingt ans, la France, après avoir longtemps retardé les échéances et les mutations, s’est trouvée obligée de les affronter toutes à la fois : explosion démographique, bouleversement technologique, décolonisation, urbanisation, et maintenant compétition internationale pleine et entière. » Chaban-Delmas devant l’Assemblée nationale, 16 sept 1969.

 

« Une Nouvelle société prospère, jeune, généreuse et libérée »

 

« Le malaise que notre mutation accélérée suscite tient, pour une large part, au fait multiple que nous vivons dans une société bloquée. Mais l’espoir, qui peut mobiliser la nation, il nous faut la clarifier, si nous voulons conquérir un avenir qui en vaille la peine. »

Devenu en 1969 le Premier ministre du réformateur Georges Pompidou, Jacques Chaban-Delmas fait un discours mémorable à l’Assemblée nationale le 16 septembre développant l’idée d’une « Nouvelle Société » française. De ses propos ressort le projet d’une société « prospère, jeune, généreuse et libérée ». Il prône une libéralisation de l’économie alors trop dépendante de la bonne volonté de l’État. Une liberté d’entreprendre, de diriger, de travailler qui est en place dans nombre de pays devançant ou rattrapant la France. L’ex-rugbyman veut faire sauter l’archaïsme de cette « société de castes » qui freine la croissance dans un pays en forte hausse démographique du fait du baby boom, cette jeunesse éduquée voulant un progrès rapide de leur niveau de vie.

«  De cette société bloquée, je retiens trois éléments essentiels, au demeurant liés les uns les autres de la façon la plus étroite : la fragilité de notre économie, le fonctionnement souvent défectueux de l’État, enfin l’archaïsme et le conservatisme de nos structures sociales. »

 

Une décentralisation associée à l’émancipation de l’individu

 

La décentralisation est la seule solution plausible aux yeux du Premier ministre. Pour libérer le tout, Chaban-Delmas innove en assouplissant le rôle de l’État, en rénovant le corps fiscal trop lourd et inefficace ou encore en donnant plus d’autonomie aux universités et en relançant les métiers manuels grâce à la valorisation de la formation professionnelle et technique. Des idées qu’il serait bon d’adapter à l’heure actuelle. L’État devenu depuis la Libération « tentaculaire » du fait de ses trop nombreuses responsabilités a malheureusement « peu à peu mis en tutelle la société française tout entière ». Il faut donc dégraisser le mammouth et donner plus de poids aux collectivités locales. Substituer des fonctions et prérogatives permettait dans le même temps (astuce politique) de réduire l’endettement de l’État et les dépenses inutiles. La baisse des impôts était une autre option envisagée afin de libérer la consommation des ménages. D’un autre côté, l’ancien Président du Parlement augmente les bas salaires (le SMIC de l’époque n’est plus calculé selon l’inflation mais selon la croissance).

Le jeune français de 1969 est éduqué mais se retrouve déjà au chômage et ne semble pas être assez reconnu des autorités. Pour cette jeunesse en colère, le chef du gouvernement veut libérer les « ambitions humaines ». Une utopie humaniste se référant aussi bien à Rousseau qu’à Hobbes et au modèle de l’Allemagne de l’Ouest. Le dialogue social est prolongé par la participation renforcée des salariés dans l’entreprise, la mise en avant de la discussion entre les représentants du personnel, syndicats et patrons afin d’éviter les grèves et blocages mettant à mal l’économie. Dans chaque entreprise les négociations se passent mieux. Un partenariat qu’il serait bon de remettre au goût du jour, alors que les syndicats et corporatismes sont clairement obsolètes et pourtant toujours seuls référents au dialogue social et représentants de la « société civile » aux yeux des gouvernements qui préfèrent discuter avec 7% des salariés qu’avec la totalité…

De même, les réglementations étaient trop importantes de l’aveu de Chaban-Delmas. Les taxes devenaient un frein à l’embauche et à l’investissement surtout pour les petites entreprises… Autant dire que les choses n’ont pas changé à l’heure actuelle. De plus, toujours selon le chef du gouvernement pompidolien les subventions publiques n’atteignaient pas le but escompté et représentaient une dépense trop importante aggravant le surendettement naissant de la France.

« Enfin, comme Tocqueville l’a montré, et ceci reste toujours vrai, il existe un rapport profond entre l’omnipotence de l’État et la faiblesse de la vie collective dans notre pays ! » (Propos suivis des applaudissements de l’Assemblé nationale)

La France est au goût de Chaban-Delmas encore trop corporatiste, trop refermée sur elle-même, dérivant de ce fait vers les extrémismes. La France semble trop révolutionnaire et ne sait « évoluer que par crises majeures » déplore-t-il devant des députés abasourdis. Il appelle à un changement profond des mentalités pour que les Français se prennent enfin en main et ne se reposent pas sur l’État providence. Sinon, gare au déclin…

« La raison positive, c’est que la conquête d’un avenir meilleur pour tous justifie à elle seule tous les efforts, tous les changements. »

 

Une France stratégiquement indépendante

 

Au point de vue géopolitique, Jacques Chaban-Delmas s’inscrit dans la continuité des idéaux gaullistes, à savoir autonomie de la France et neutralité. Sur ce point, Pompidou et son Premier ministre s’entendent parfaitement. Ils refusent de s’allier avec l’un des deux blocs de la Guerre froide. Ils optent pour une sorte de neutralité dans le conflit. La France ne soutient d’ailleurs pas les États-Unis dans la Guerre du Vietnam.

Les fusions d’entreprises permirent aussi de créer de grands groupes pouvant rivaliser avec les étrangers. Certains secteurs porteurs furent sponsorisés tel le projet Ariane avec l’Agence spatiale européenne. Le but est définitivement de sortir du sous-développement et de moderniser rapidement la France afin de la rendre totalement libre et autonome.

 

La trahison des amis et les suites de la Nouvelle société

 

Dans un premier temps, les résultats de cette politique sont plutôt bons. La crise se résorbe. L’opinion est satisfaite. L’économie redémarre petit à petit. Mais la politique de fermeté et de respect de l’ordre irrite quelques irréductibles de Mai 68. En juin 1970, une loi « anticasseurs » est votée rendant les manifestations impossibles. La gauche commence à critiquer, tandis qu’à droite le succès de Chaban titille les rivalités.

Une libéralisation à marche forcée qui ne fait donc pas que des amis au chef du gouvernement, irritant même le Président Pompidou pourtant de la même veine idéologique. Il faut dire que le Premier ministre avec ce discours à l’Assemblée se pose comme un Président. Malheureusement, il ne faut jamais à être calife à la place du calife, surtout en politique. Pompidou et ses amis (Marie-France Garaud, Pierre Juillet…) construisirent alors un bloc pour faire chuter ce Premier ministre un peu trop sûr de lui. Ce réformateur de Chaban était trop progressiste pour ses rivaux qui se mirent en ligne pour casser cet arriviste modernisateur et le pousser jusqu’à la démission. Malgré tout, Pompidou continua la politique de Chaban-Delmas dans de nombreux points (investissements dans l’aéronautique, l’Agence spatiale, fusions de grands groupes, décentralisation…).

Les gaullistes se scindèrent pour toujours en deux camps : les gaullistes de droite, stricts et conservateurs du côté de Pompidou (UDR) et les centristes, plus proches de la gauche et réformateurs auxquels se ralliât parfois Chaban-Delmas. Mais sa Nouvelle société donna aussi des idées à une frange progressiste et plus libérale de la gauche, « la deuxième gauche » pour reprendre une expression de l’époque, incarnée par Jacques Delors et en partie aujourd’hui par Manuel Valls et encore plus par Emmanuel Macron. À droite, Alain Juppé, François Fillon, Nathalie Kosciusco-Morizet, Jean-Pierre Raffarin, Xavier Bertrand ou encore Bruno Le Maire et Valérie Pécresse s’inspirent de cette Nouvelle société sans réellement l’affirmer.

Mais le plus bel exemple de désir envers cette Nouvelle société est donné par la jeunesse ambitieuse d’aujourd’hui, celle des startups et « ruches », celle des « uberisés », des auto-entrepreurs – cette France qui croit encore en l’avenir malgré les discours des extrêmes. Une France qui n’est pas que celle des métropoles d’ailleurs. Pas plus que celle des Bisounours. Seulement une France qui refuse le défaitisme, le repli sur soi, l’automutilation et le déclin. Une France debout, fière, humaniste et libérale tout à la fois. Une France nouvelle. Un espoir et une belle promesse d’avenir meilleur, réaliste, moderne. Une France qui dépasse les clivages pour construire un futur commun.

 

« Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un État assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société. »

 

 

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