Hernando de Soto – Le capitalisme pour tous

(illustration Kevin Lucbert)

 

« Les pauvres ne sont pas le problème, ils sont la solution. » Hernando de Soto

 

Hernando de Soto est un économiste libéral péruvien ayant étudié le phénomène de pauvreté à travers le monde. Il fut gouverneur de la banque centrale du Pérou avant de fonder l’Institut pour la liberté et la démocratie (ILD). Longtemps menacé par la dictature et les terroristes maoïstes du Sentier lumineux, il voyagea dans le monde entier pour constater les ravages de la pauvreté. Propulsé star dans les années 2000, il conseilla Bill Clinton, les dirigeants sud-américains ou philippins. Aujourd’hui à la tête de la « Commission de démarginalisation des pauvres par le droit » à l’ONU, il défend ses idées avec Madeleine Albright, ex-secrétaire d’État américaine. Il analyse aussi les défauts (rédhibitoires ?) de la monétarisation de l’économie occidentale.

 

Il constate que les pauvres ont en fait un capital important mais qu’ils n’en n’ont pas la propriété. Le Mystère du capital : pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs (2000) développe clairement sa thèse qui fait du droit à la propriété la base du développement économique et sociétal d’un pays.

 

Les pauvres sont pour lui considérés comme la base du système économique. Mais les trois quarts des habitants des pays du Sud n’existeraient pas légalement. Aucun extrait de naissance, aucun acte de propriété, aucun papier pour leurs commerces, ils n‘ont rien de légal. Pour Hernando de Soto, il faut absolument régler ces problèmes d’ordres législatifs, juridiques et administratifs. La liberté individuelle doit primer.

 

LE LIBÉRALISME POUR LES PAUVRES

 

« La plupart des pauvres possèdent déjà suffisamment de biens pour réussir le capitalisme. En réalité, la valeur de leurs biens est immense : elle s’élève à quarante fois le montant total de l’aide étrangère reçue dans le monde entier depuis 1945. (…) Mais ces ressources ne se représentent pas comme il faudrait (…). Faute de documents désignant nettement leur propriétaire, ces possessions ne peuvent être directement transformées en capital, elles ne peuvent être vendues en-dehors de petits cercles locaux où les gens se connaissent ou se font mutuellement confiance, elles ne peuvent servir à garantir des emprunts, elles ne peuvent servir d’apport en nature lors d’un investissement. » Hernando de Soto.

 

L’enrichissement des populations défavorisées des pays en développement serait le biais par lequel arriverait l’émancipation personnelle mais aussi collective. Sa théorie du capitalisme très libérale serait aussi humaniste. Les vertus en seraient nombreuses. Non seulement la base d’une légalité et de la reconnaissance de la propriété individuelle pourrait être légalement déclarée mais sa solution conduirait aussi à l’arrêt de l’économie souterraine (« le capital mort ») et de l’illégalité (l’ « extra-légalité » comme l’appelle l’économiste péruvien). Aujourd’hui, la richesse est surtout détenue pas des mafias locales ou des terroristes, des fanatiques religieux ou des dictateurs, ce qui n’est bon ni pour la macro-économie ni pour les habitants de ces pays. Une situation intenable qui peut pousser jusqu’à la mort. Et Hernando de Soto de prendre comme exemple Mohamed Bouzid, vendeur de légumes ambulant algérien qui s’est immolé le 17 décembre 2010 provocant un vent de colère dans tout le monde arabe et que nous Occidentaux avons dénommé « Le Printemps arabe ». Il est mort parce que les autorités lui avaient confisqué sa charrette et sa balance. Un acte suivi de 63 autres comme des réponses à la frustration dont font l’objet les populations des pays sous-développés. « Ce qui m’a frappé, c’est qu’aucun de ceux que nous avons interviewés n’a donné de raison politique ou religieuse pour expliquer ces actes. Ils ont parlé uniquement de l’administration qui les a spoliés et de leur volonté contrariée de sortir de la pauvreté », déclare-t-il au Point.

 

La richesse des pauvres est donc théoriquement immense. L’économiste déclare ainsi que « le capital immobilier extralégal des pays émergents et de l’ancien bloc communiste représenterait deux fois la masse monétaire en circulation aux Etats-Unis, soit 9300 milliards de dollars ! ». Ce « capital mort » selon les termes d’Hernando de Soto pénalise les pauvres qui n’ont de fait pas accès au capitalisme, à la mondialisation, mais aussi à l’emprunt, à l’hypothèque. Sans reconnaissance du Droit naturel à la propriété les pauvres ne peuvent créer, se défendre, prospérer, échanger, bref être dans le développement. Hernando de Soto lutte donc contre les gouvernements souvent instables ou autoritaires qui gangrènent ces sociétés non capitalistes. En effet, les dictateurs et autres oligarchies qui détiennent les pleins pouvoirs et les terres confisquent la richesse de leur peuple, mais aussi la leur. Car une société d’économie libérale créerait un immense appel d’air pour les pauvres qui verraient enfin leurs richesses officiellement reconnues. Ils pourraient ainsi les vendre, en acheter, emprunter par caution… Les bénéfices dans sa théorie sont multiples. « Les vrais capitalistes, ce sont tous ces hommes et ces femmes – qu’ils soient pauvres ou aisés, petits entrepreneurs, agriculteurs ou artisans – qui développent des trésors d’imagination pour survivre, imaginer, créer, en dépit des obstacles fiscaux, législatifs et règlementaires que leur opposent les détenteurs du pouvoir » commente Pascal Salin. Ce capital mort faute de droits juridiques et d’accès légal à la propriété est une catastrophe. Les pauvres ne peuvent que jouer de ruses et de débrouillardises pour contourner les obstacles législatifs qui les contraignent à l’autoconsommation. Leurs bénéfices sont trop minces et souvent confisqués pour qu’ils voient un espoir dans leur situation précaire.

 

 

LIBÉRER LES ACCÈS À LA PROPRIÉTÉ ET AU CRÉDIT

 

« La propriété est une construction sociale » Hernando de Soto

« Depuis la fin du XXe siècle, avec l’arrivée des théories monétaristes, l’Occident confond le capital avec l’argent, alors qu’un capital voyage aussi sous forme d’écrits, de registres, de comptes fiables, de biens quantifiés. L’argent ne fixe pas la valeur ».

« En Amazonie, 10% seulement des terres sont couvertes par des titres de propriété. L’industrie du bâtiment a progressé sur le papier de 0,1% en 1995, et la fabrication du ciment de 20% en un semestre ! 60 à 70% des constructions n’ont aucune visibilité légale. Elles ne peuvent donc pas être utilisées comme adresse, encore moins comme capital. Ce sont des richesses perdues, hors juridiction. Le droit ce n’est pas seulement l’ordre qui sous-tend l’activité économique et démocratique, c’est d’abord un système d’information fiable qui garantit l’existence et les biens d’une personne ».

 

En gros, il faut revenir aux solutions adoptées par les Européens et Américains (lois Frontier) aux XVIIIe et XIXe siècles ou par les Japonais durant la Première Guerre mondiale. Le capitalisme ne fonctionne que si la protection du droit de propriété est reconnue par l’État. La législation progressivement mise en place durant ces siècles en Occident a permis l’épanouissement personnel mais aussi collectif – chacun possédant une part bien définie du gâteau. La garantie de la propriété et la standardisation de ces titres (du même coup dévalués puisque leurs prix sont fixés officiellement). C’est aussi le début des courtiers et de la bourse, donc de la spéculation diront les réfractaires au libéralisme. Pourtant le rôle d’arbitre et juge de l’État permet d’aplanir les tensions, fluidifie le marché et en augmente la force. Un marché immobilier pourrait ainsi voir le jour légalement, avec des prix nets et des propriétaires vendeurs et des acheteurs officiels avec trace écrite.

Cette « révolution juridique » par les titres de propriété permettrait aussi de garder une trace tangible même avec la mondialisation, les achats via internet reposant sur des droits et des traces.

 

« Les informels ne refusent pas la loi, c’est la loi qui ne veut pas d’eux ».

 

Autre point évoqué par Hernando de Soto : le crédit. Un accès facile au crédit permet aux pauvres de pouvoir investir, de risquer mais aussi de croître. Sans crédit, impossible de fonder son entreprise. Il donne comme exemple celui d’Haïti pour lequel la création de sa propre entreprise requiert de passer par 65 interlocuteurs administratifs, ce qui prend 2 ans ( !) et un coût énorme. Les entrepreneurs haïtiens préfèrent donc rester dans l’illégalité (au risque de perdre leurs acquis).

 

Son institut ILD a notamment travaillé avec le gouvernement péruvien d’Alberto Fujimori en promulguant la Ley del Registro de Predios Rurales, une loi sur un véritable cadastre avec enregistrement de chaque propriété. Chaque Péruvien aura donc un titre légal de propriété alors qu’aujourd’hui « sur 100 maisons construites, 30 seulement possèdent un contrat municipal ». Mais ILD travaille aussi pour 35 pays, même en Syrie et en Libye. « Nous sommes écoutés en Chine, où le gouvernement met en place un nouveau système de capitalisme « léger ». En Russie, sous l’impulsion du Président Poutine, certaines réformes visant à légaliser les propriétés informelles ont commencé. La première d’entre elles concerne 400000 datchas. Nous avançons… ». Enfin, il travaille sur un projet de registre universel de propriété qui utiliserait la technologie Blockchain (celle de la monnaie numérique bitcoin).

Les différentes citations proviennent de ses livres et d’articles accordés au Point (14 janvier 2015), Le Monde et Alternatives économiques.

 

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