Camille Blatrix – Objets discrets non identifiés

 

Né en 1984, ce jeune artiste français développe un attrait spécifique pour des objets à l’utilité détournée, modifiée, repensée mais toujours poétique. L’histoire n’est pas primordiale à son sens, la narration intervenant comme une sorte de ligne de départ au processus créatif de ses objets, l’énigme est privilégiée. Son intention est plus « d’instaurer une ambiance ou un contexte qui peut partir d’idées très simples et sans une écriture au préalable » explique-t-il à Marie Maertens dans un interview lors de son obtention du Prix Ricard 2014. Face à une œuvre de Camille Blatrix chacun crée son propre scénario. L’imaginaire se libère alors qu’il dispose ses pièces dans une composition et un processus extrêmement précis.

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Camille Blatrix (photo independent.co)

« J’aime imaginer que les objets habitent l’espace et réagissent physiquement par rapport à lui. Le fuient ou s’y endorment dans un coin » déclare-t-il à Céline Piettre pour le communique de presse du Centre Pompidou lors de l’introduction d’une de ses œuvres dans les collections du musée et une exposition personnelle en collaboration avec la Fondation Ricard. L’espace et les objets convoquent le regard du spectateur de manière très réfléchie. Camille Blatrix fonde un lien évident entre l’espace d’exposition et l’œuvre afin de développer des ambiances spécifiques et légères. Il arrive à croiser temporalité volatile et spatialité vaporeuse au moyen de ses « objets » qui ne sont ni tout à fait des sculptures, ni spécifiquement du domaine du design d’objet. Marie Maertens souligne qu’il y a « du durassien dans cette narrativité qui ne raconte pas et sous-tend un grand nombre de récits liés à l’autobiographie ou rien… ». La rapidité et la fugacité temporelles semblent un instant inconciliables avec des objets bien encrés dans le réel. Mais toute l’inventivité du Français consiste à marier ces deux concepts antinomiques au moyen du détournement humoristique et de l’impossibilité de définir ses objets. Car ces derniers d’apparence parfois techniques et d’une sobriété toute moderniste reflètent pourtant une hybridation fondamentale aux yeux de l’artiste.

« Construire des objets n’appartenant jamais totalement à une définition et fouiller cette relation plutôt qu’à l’idée pure, je me bataille avec cela comme n’importe quel formaliste dans son atelier » serait son concept. Un art qui se veut intrigue, sans contrôle. Un art en suspension aussi. « Je suis dans des objets qui ne font que passer ». Des objets éphémères sans réelles finalités autres que d’interroger, d’échapper aux intransigeants dictats de la société ; intimistes et imaginaires. Toute une philosophie personnelle que l’on peut retrouver notamment dans Je veux passer le reste de ma vie avec toi (2014), une sorte d’interphone informe, quasi dégoulinant sur le mur, invitant le spectateur à entrer en relation avec un hôtel bizarrement fermé. Cet objet aussi improbable déroute et interpelle sur le rapport aux autres et à la communication immersive des standards téléphoniques énervants et des plates-formes de service après vente dopés à la publicité et au rendement marketing forcené. Une idée que l’on retrouvera un peu plus tard par le biais d’une œuvre de Camille Henrot réalisée dans le cadre de la Biennale d’art contemporain de Lyon 2015. L’objet comme un moyen d’ouvrir à la narration.

Ses objets aux qualités anthropomorphiques paraissent fragiles et instables, toujours bancals, sans réponses prédéfinies. Un positionnement et un choix plastique qui ne sont pas sans rappeler le surréalisme dont les montres molles de Salvador Dali (avec cet interphone coulant notamment) mais avec un chouya de Dada provocateur ironique. L’utilisation de l’espace comme immense vide dans lequel ses objets semblent parfois noyés voire illisibles, tels le porte-lettre Still’elle et son distributeur de billets déréglé, donne obligatoire le fait de se pencher sur les cartels à moins de passer à côté de ses réalisations.

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Mais ses sculptures-objets ne sont pas seulement un rapport au hors-cadre volontairement exagéré pour en faire ressortir la fragilité mutante. Les œuvres de Camille Blatrix questionnent avant tout la société de façon ludique. « Je m’intéresse globalement à ce qui nous échappe alors même qu’on croyait le maîtriser, comme la vie. «(…) Mes objets essaient de fuir ce statut un peu aride pour se charger d’une dimension plus sentimentale. Tout ce que j’emprunte au réel (les signes) me permet d’ouvrir l’œuvre, et au public, je crois, de se l’accaparer. ». Ses objets sont le plus souvent des invitations à jouer avec eux. Des sortes d’interfaces aux programmations ayant subis des beugs relevant d’une certaine philosophie du spleen et de l’ironie douce amère. Still’elle en est un bel exemple. Réalisée pour le Prix Ricard en 2014 cette œuvre est présentée comme un porte-lettres en aluminium entièrement réalisé par l’artiste et dissimulé dans un coin reculé de l’exposition, discret voire caché. Mais ce porte-lettres est assez énigmatique au premier abord et encore plus à l’utilisation. On peut y découvrir un petit visage stylisé qui semble être l’illusion d’une Alice au Pays des Merveilles de Lewis Caroll nous poussant à ouvrir les serrures d’imaginaires surréalistes. Une autre œuvre dans cette veine surréaliste et poétique est un livre ouvert qui semble vouloir voler de ses propres pages. Pour la Biennale internationale d’art contemporain de Lyon 2015, dont le thème principal était « Moderne », l’artiste réinterprète le distributeur automatique de billets de manière que celui-ci offre non plus de l’argent mais des sentiments. Ce dernier se met alors à parler de sa tristesse envers un monde qui lui échappe et qui le désole dès lors que l’on enclenche sa carte bleue. « Ou comment un morceau de technologie aléatoire s’intéresse soudain réellement aux gens qui en font usage » souligne le catalogue de la Biennale. Pour le Centre Pompidou parisien, il réalise deux cadres en marqueterie placés côte à côte nommés Place Georges-Pompidou, 75004 Paris. Il décrit cette œuvre à Céline Piettre comme « un objet indéterminé qu’on ne pourrait pas vraiment dater, qui prendrait la poussière dans un coin. Du coup, j’ai pensé à une espèce de boite aux lettres qui joue le jeu classique du cadre. Une boite cernée comme un tableau. Mais qui dans un deuxième temps, quand on s’y intéresse de près, renvoie des signes plus narratifs. Le Centre Pompidou est une institution assez lourde, où la plupart des artistes exposés sont déjà morts. D’où cette idée d’une sculpture très calme, en sommeil, perdue dans ce lieu immense et traînant avec elle une sorte de mélancolie ».

Des objets qui ont donc des envies d’ailleurs, qui sont sur le point de réaliser quelque chose qui reste à déterminer. Avec Camille Blatrix nous sommes sans cesse dans un sentiment de mystère.

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