Eugen Gabritschevsky : Du génie scientifique à l’artiste prisonnier

 

 

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La vie d’Eugen Gabritschevsky ne fut pas un long fleuve tranquille. Né en 1893, d’une famille bourgeoise russe fondée autour du patriarche, bactériologiste reconnu, le jeune Eugen prit le pas de son illustre père avant de sombrer dans des conditions mystérieuses dans la folie totale mais vivement créatrice. De célèbre biologiste de l’Institut Pasteur et Columbia il se retrouva misérable interné psychiatrique dans une Allemagne nazifiée avant d’être repêché in extremis de l’oubli par Jean Dubuffet qui l’intègre à son corpus d’artistes non artistes, ces bruts qui n’expriment que leurs tourments intérieurs dans des créations pour le moins personnelles. Une œuvre méconnue du grand public que la Maison Rouge avec l’alliance de la renommée Collection d’art brut de Lausanne et du Musée d’art populaire de New York (American Folk Art Museum) a su justement réhabiliter.

 

Du biologiste mondialement reconnu…

Gabritschevsky,-Eugene_9yttv616.JPGDe sa famille cultivée, il intègre les principes de ses tutrices, les langues étrangères, les sciences mais aussi le dessin et l’histoire de l’art. De ses deux passions – sciences naturelles et arts plastiques – il crée des dessins d’une exactitude rare des insectes mais aussi – encore plus difficiles – des phénomènes météorologiques. Enfant prodige (surdoué, selon notre terme actuel), il trace sa route dans les sillons de son père, tout en conservant une sensibilité fragile. Après l’Université moscovite, il s’exile pour les Etats-Unis et l’Université de Columbia, sous la direction de Thomas Hunt Morgan (Prix Nobel en 1933). Ses travaux de biologie sur les araignées-crabes ou les mouches et bourdons américains hybridés sont encore d’actualité dans le milieu scientifique. De son temps libre, il extrait des dessins de vues urbaines penchant vers l’expressionnisme. Starifié, il arrive en gloire à l’Institut Pasteur parisien en 1929. Mais dès l’été, il plonge dans la folie douce avec une première dépression qui lui donne des délires de persécution et de complots.

 

… à l’artiste interné

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Les traumatismes de la Révolution soviétique ressurgissant avec la crise économique et politique européenne, l’arrivée du populisme autoritaire en Russie, en Allemagne et en Italie sont-ils à l’origine de ses troubles ? À moins que la pression de ses collègues rivaux ne lui ait fait perdre les nerfs ? À moins que ce ne soit une déception amoureuse d’avec l’énigmatique Tiette ? Aucune explication plausible n’existe sur son enfermement psychiatrique: son dossier médical a subitement disparu et sa famille reste silencieuse.  Son frère qui le soutiendra  jusqu’au bout dans son combat contre la maladie, n’aidera pas, toutefois, Dubuffet dans la reconnaissance de l’œuvre artistique d’Eugen Gabritschevsky. Il aurait été identifié « schizophrène » mais cela reste à démontrer. Le scientifique est définitivement enfermé en 1931 à l’hôpital de Haar en Bavière. Réjouissance dans son malheur total, les médicaments hasardeux et l’isolement vont le conduire à explorer pleinement sa veine artistique. Le dessin devient son mode de survie. De ses tâtonnements sortent d’étranges créatures souvent difformes, nuageuses, vaporeuses, parfois préhistoriques à la fois terrifiantes et attirantes. Une tête de squelette jaunâtre posée sur un corps chétif cintrée dans un smoking surgissant d’un couloir sans fin attire particulièrement l’attention du fait de sa référence prononcée au Cri de Munch (Sans titre, 1947). Les bêtes sont monstrueuses par leurs poses mais leurs regards interpellent par la peur qui s’en dégage.

 

Pendant sa seconde vie d’incarcéré mental, Eugen Gabritschevsky n’aura aucune possibilité de connaître l’évolution artistique qui a cours entre l’Europe et les Etats-Unis et pourtant ses œuvres peuvent se comparer par leurs styles et caractères aux productions d’Asger Jorn et CoBrA mais aussi aux songes surréalistes. Max Ernst et Henri Michaux s’étonneront longtemps de cette contemporanéité de l’œuvre d’Eugen Gabritschevsky, des liens avec leurs propres recherches plastiques.  La mort, la peur, la résignation et la solitude se traduisent au travers de ces étranges créatures mi-démoniaques mi-enchanteresses. L’œuvre du biologiste est d’une diversité rare. Posés sur de petits formats, aquarelles, gouaches, fusains se démultiplient à nous envahir totalement. Ses dernières années sont marquées par un retour à une plus grande sérénité mentale grâce à l’action de nouveaux remèdes médicamenteux. Mais sa santé psychique plus tranquille va, à l’inverse, brider sa créativité. Ses dernières œuvres sont ainsi d’une moins grande puissance mais la technique reste étonnante.

 

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La reconnaissance

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Dans le même temps, le fondateur du mouvement de l’art brut, le critique d’art et artiste Jean Dubuffet, va tout faire pour l’exposer et lui redonner une célébrité via ses œuvres et non plus par ses travaux scientifiques. Le frère de l’artiste pourtant si prompt à aider Eugen ne va pas laisser Dubuffet faire de son frère un « artiste fou ». Le psychiatre de l’artiste-biologiste russe va alors céder une partie des œuvres conservées à la Collection de Dubuffet rassemblée à Lausanne. À la mort d’Eugen, le galeriste Alphonse Chave, proche du critique d’art acquiert sa production et l’expose à travers le monde avant d’en vendre une partie et de donner le reste à différents musées. Désormais aussi célèbre en tant qu’artiste que scientifique Eugen Gabritschevsky bénéficie aujourd’hui d’une remise en lumière bienvenue de la part d’Antoine de Galbert et les conservateurs des musées de Lausanne et New York consacrés à l’art outsider, aux marginaux.

 

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Eugen Gabritschevsky (1893-1979) – Du 8 juillet au 18 septembre à la Maison Rouge (Paris 12e) puis à la Collection de l’art brut de Lausanne et à l’American Folk Art Museum de New York.

Astrid Box Sulcs

Antoine Chevasson

 

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