Raymond Depardon – De la France ignorée

Un artiste engagé

Raymond Depardon est un immense photographe reconnu dans le monde entier pour ses clichés de reporter de guerre, pour ses instantanés de vies simples et pourtant déchirées publiés par Magnum. Ses images d’une esthétique très travaillée (utilisation des chambres optiques en bois nécessitant des temps de pose très longs, par exemple) donnent un aperçu des régions parcourues, donnent un sens, une langue à des détails de quotidiennetés parfois oubliée, négligée. Artiste engagé, ses films sont parfois d’une rudesse froide. Exemples : Délits flagrants (1994) et 10e chambre, instants d’audiences (2004) sont des documentaires sur la justice, la prison, le milieu carcéral, un résumé d’un tribunal, entre faits-divers et crimes sordides made in France, réalisés avec la complicité de la tenace et dévouée Michèle Bernard-Requin, magistrate aussi sympathique que critique acerbe des entrailles de la Justice.

Après ce dernier huis clos, Raymond Depardon enfourche de nouveau son guidon, ou plutôt son camping-car, avec sa femme et productrice, Claudine Nougaret, afin de creuser le cœur de la France profonde, celle des petites villes et de la campagne, celle des oubliés de la République métropolisante, celle des paysans, celle des jeunes squattant avec leurs motos les abris-bus, celle des stations essences désertes, celle des salles municipales horribles, des stades de football de district. Une France peu à peu oubliée que le photographe a remise au goût du jour.

La France de Depardon, recueil de son premier périple des campagnes et zones périurbaines de l’Hexagone à travers ses bâtiments, fut un succès. Le revoici donc aujourd’hui avec une mise en mouvement de ses instants de vie française. Une vision à la fois ludique et mélancolique, microscopique et travail d’historien. Une nécessité, aussi, pour le couple, de ne pas laisser la France dépérir et tomber aux mains des extrêmes (Front National ou islamisme) après les chocs Charlie et Bataclan.

 

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photo DR

Bienvenue en France

 

Après ses prises de vue de bâtiments à l’aide de sa chambre optique ancienne nécessitant une technique compliquée et éprouvante, Raymond Depardon nous revient avec un film, Les Habitants (sortie le 27 avril 2016), scrutant cette fois-ci, les Français eux-mêmes, leurs histoires singulières, anecdotiques et pourtant si importantes et rafraîchissantes. Des instantanés de discussions entre habitants de petites villes de l’Hexagone compilées grâce à une caméra installée dans la caravane du photographe. Depardon cite Façon de parler d’Erving Goffman en exemple. Entre documentaire et vidéo artistique c’est une nouvelle vision de notre pays qui s’offre à nous.

 

« Écouter ces temps faibles, comme je les appelle, c’est entendre des petites histoires ordinaires, où une autre histoire du monde, une autre France, d’autres actualités se racontent. » Depardon pour Le Journal des Arts

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photo DR

 

On se croirait dans une chanson de Florent Marchet. Bienvenue à Rio Baril, ses histoires banales, ses commentaires sur les voisins, ses paysages sans charme. Rio Baril, la petite ville inventée par le chanteur semble prendre vie dans les récits enregistrés par le photographe. Une France entre campagne et métropoles. Une France, qui se soucie très peu des problèmes nationaux. La politique n’a pas vraiment de prise. Le FN n’y est pas important, Hollande non plus. Ce qui importe, ce sont les histoires de couple, de voisinages, les commérages, les soucis du quotidien. La parole des femmes se libère face à la caméra. Un constat cinglant : les violences et brimades envers les femmes sont encore légions.

 

« Les femmes toutes générations et origines confondues sont en effet nombreuses à s’exprimer dans mon film. Elles ont une parole libre et font des récits précis des violences qu’elles ont subies. Elles sont en colère. Il est bon qu’on les écoute, on ne peut faire comme si cela n’existait pas. C’est peut-être mon premier film féministe comme dit Claudine (Nougaret, sa femme). » Depardon pour Le Journal des Arts

 

Le nouveau film de Raymond Depardon sonne donc comme une réponse différente des JT et reportages préformâtés. Jean-Pierre Pernaut n’a qu’à bien se tenir, Raymond Depardon est dans la place (du marché).

 

Antoine Chevasson

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