Yto Barrada

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Yto Barrada est née à Paris en 1971, elle est franco-marocaine, étant la fille du journaliste politique opposé à Hassan II, Hamid Barrada et de Mounira Bouzid, fervente animatrice associative de Tanger et psychothérapeute. D’abord attirée par l’Histoire et la politique, elle suit les cours de Sciences Po à La Sorbonne avant de bifurquer vers la photographie au Centre international de la photographie de New York sous l’influence de Jean-Marc Tingaud.


Yto Barrada« Son regard n’est pas seulement critique, il est aussi sensible, en une approche phénoménologique des personnes et des lieux. Elle donne à voir, en artiste plasticienne et non en urbaniste ou en architecte, sa propre expérience poétique de la ville et de son environnement, retenant des images de lieux où se mêlent continuités et ruptures, mélancolie et espoir, désirs et frustrations, ennui et petites occupations du quotidien, solidarités et exclusions ».

UN TRAVAIL PLASTIQUE D’ANTHROPOLOGUE-HISTORIEN

Un de ses premiers reportages est le retour de Yasser Arafat à Gaza en 1994 alors qu’elle réside en Israël pour couvrir les problèmes cisjordaniens.

Elle réalise également un travail autour du Détroit de Gibraltar (Le Projet du Détroit) qui fera une partie de sa reconnaissance via des expositions à Barcelone (Fondation Tàpies), au Jeu de Paume (Paris), au Witte de Rotterdam et MoMA (New York). Cette œuvre offre un aperçu du problème migratoire et de la globalisation forcée. Les habitants sont confrontés à la contrebande pour survivre. Une analyse qui n’est pas sans rappeler celle de l’économiste Aminata D. Traoré, basée sur les critiques du néolibéralisme de Bretton Woods appliqué de force en Afrique, poussant à la paupérisation, à l’économie parallèle, à la violence et l’exil. Les Bornes s’intéressent aux cigarettes alors que La Contrebandière présente le trafic de vêtements. Ce work in progress continue dans Usine, sur le travail tortionnaire des usines occidentales de crevettes, ou dans la série des Jardins publics où dorment des sans-abri et migrants. Ses images brutes, neutres, sans fard jouent sur le faussement banal pour des situations insolites, parfois intenables. Pour l’artiste, Tanger est devenu « un grand cimetière marocain » dont le nom est « en arabe comme en français, étroitesse (dayq) et détresse (mutadayeq) ».

 

Yto Barrada travaille beaucoup autour des questions identitaires, des origines. Son œuvre est parfois très proche de l’ethnographie ou même de l’archéologie et de la sociologie. Archives archéologiques et immigration actuelle dialoguent dans des photographies mais aussi des vidéos documentaires. Faux départ en est un bel exemple. Ce film présente, à la suite d’une série de photographies montrant des fouilles archéologiques de l’Atlas, le travail des faussaires marocains réalisant des imitations de ces vestiges devenus objets souvenirs pour touristes occidentaux incultes. Cette vidéo mélange une analyse géologique et une critique de l’Histoire. Entre vie personnelle et flux économiques et sociaux mondialisés les passerelles s’expriment. L’Histoire est une source d’inspiration inépuisable pour ses sujets postcoloniaux, de dépendance, d’urbanisme. Tanger et le Maroc sanctuarisés et glorifiés par le régime politique sont remis en question, se font kitsch, désuets et détestables par leurs irréalismes. Un faux semblant identifiable notamment dans Gran Royal Turismo, faux convoi royal à l’échelle 1/45.

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Gran Royal Turismo (DR)

ENTRE RÉALITÉ GÉOPOLITIQUE ET ENGAGEMENT PERSONNEL

Ses projets tournent le plus souvent autour de l’identité remise en question, redéfinie, analysée par un travail sur l’individu et exposée à la lumière comme la grande Histoire. Le Maroc et la France y sont particulièrement décortiqués par strates et ramifications. Son travail n’est pas seulement un inventaire (ni même à la Prévert) mais un point de vue personnel et engagé confronté à la réalité géopolitique du monde, du collectif. Solidarité et exclusion se font face. Les flux accélérés de personnes et d’idées sont retranscrits par Yto Barrada de manière poétique et scientifique. Entre analyse anthropologique et vision artistique, elle ne choisit pas. Les rapports de force se présentent de façon romantique, lyrique malgré la neutralité documentariste des réalisations plastiques. La réflexion vient du sujet évoqué, mis en lumière plus que de la technique engagée.

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POUR UN AUTRE MAROC

Mais son travail peut parfois être plus provoquant, comme lors de son largage de « bombes à graines », sorte de guérilla bio-politique, métaphores d’un renouveau sur un terreau pollué. Une critique de l’urbanisation extrême de Tanger, du financier sur l’humain. L’engagement d’Yto Barrada provoque la révélation d’un Maroc de cartes postales pour touristes et financiers étrangers et d’un pays qui restreint les libertés et l’assujettissement des habitants. L’imaginaire et le quotidien se confrontent créant un conflit de générations, un repli communautaire ou un exil forcé, un désir d’avenir sans omettre le passé. Un message que l’on peut transmettre universellement face à la globalisation à marche contrainte et rapide. « Entre liberté et emprise ».

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Photo extraite de La Courte échelle (DR)

De ce lien entre individu et collectif découle aussi un travail sur le temps, notamment l’enfance. La courte échelle (ou échelle des voleurs) présentée à Marseille confronte l’homme adulte à faire le mur et s’enfuir dans l’école buissonnière dans une cabane arboricole. Un travail sur le souvenir et le rêve, mais surtout pour Yto Barrada, un questionnement sur la transmission et l’apprentissage. Mia The Mechanic, Petra la paléontologue… sont des livres (développés ensuite en installation) retraçant le désir de petites filles voulant faire des métiers d’hommes dans un pays qui ne l’accepte guère du fait de la religion et des traditions misogynes.

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La Cinémathèque de Tanger dirigée par Yto Barrada (DR)

Yto Barrada dirige, en parallèle de son œuvre artistique, la Cinémathèque de Tanger (ex-Rif) dont elle assure la programmation pointue. Un lieu ouvert à tous, désiré comme un espace de liberté, de compréhension de l’autre à travers films, rencontres et workshops. Une expansion et un lieu d’expériences physiques de ses œuvres à l’échelle collective.

photos DR

Antoine Chevasson

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