Le véritable effet Guggenheim Bilbao

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Il y a 20 ans, l’antenne espagnole de la Fondation américaine Guggenheim ouvrait ses portes. En 20 ans, 20 millions de visiteurs se sont pressés dans le bâtiment époustouflant de Franck Ghery. Un succès en somme. Mais à y regarder de plus près, le musée est l’arbre qui cache la forêt. L’effet Bilbao comme aiment à se l’imaginer les hommes politiques en manque de projets phares et voyant la sinistrose du chômage parmi ses concitoyens n’est pas basé que sur le simple Musée Guggenheim. On pourrait plutôt parler de conclusion, de cerise sur le gâteau en citant le Guggenheim. De même, la réussite est parfois artificielle. Le tourisme est fort mais entraîne une gentrification, le chômage est toujours là et les retombées économiques ne bénéficient pas toujours à la population locale. Pourtant tout Basque qui se respecte avouera que le Guggenheim est le symbole du renouveau bilbayen.

Une volonté basque!

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Pour expliquer cet engouement, il faut revenir aux années 1980, années de crise économique pour le Pays basque et en particulier pour la ville minière et portuaire de Bilbao. Les mines et usines de fabrication et transformation des minerais de fer ferment les unes après les autres, provocant des départs en retraites anticipées et une grave crise de confiance auprès de la population. Les jeunes sont condamnés au chômage ou à l’exil vers la capitale ou Barcelone. 13000 personnes perdent leur emploi, sans aucune chance d’en retrouver un. En ces temps, les villes espagnoles ayant la côte sont Madrid, capitale oblige, Barcelone qui obtient les Jeux Olympiques et Séville future ambassadrice espagnole du savoir-faire mondial via l’Exposition universelle. L’année 1992 s’annonce faste pour ces villes hôtes. Et rien pour Bilbao. Même, la petite voisine de San Sebastian accueille plus de monde. Pas le choix, il faut trouver une solution. Laquelle? Ce sera la culture. Une culture dont le point central est le Guggenheim mais dont la ramification est plus importante encore aux yeux des habitants.

Les choses vont vite. Les décisions sont prises rapidement et les plans mis à exécution à vitesse grand V. Il faut dire que le Pays basque est une région quasi indépendante du reste de l’Espagne. Il possède son propre gouvernement, ses lois spécifiques et parti majoritaire qui vote les décisions d’un bloc sans contestation ni réprobation des Basques. Le gouvernement espagnol laisse faire et sent que les terroristes seront plus conciliants envers des prises de décision venant directement des politiques basques que de Madrid. Le pari fonctionne. En 1995, Bilbao inaugure son métro signé du futur Nobel d’architecture Norman Foster. Le désenclavement de la ville souhaité par la population et les élus se fait doucement sentir. Les rues sont ravalées, les habitants se sentent soudainement plus attachés aux fastes de leur ville et l’optimisme est de mise malgré la succession permanente des fermetures d’usines. La friche laissée par la mort de la plus importante société bilbayenne accueillera le futur musée symbole du renouveau. C’est décidé et acté, les élus veulent tous ce projet. Pourtant la concurrence de Venise n’est pas mince. Et Salzbourg est déjà une ville touristique et culturelle importante. Heureusement le lobbying basque et les dissensions politiques internes aux deux autres villes candidates feront de Bilbao l’heureuse élue de l’antenne européenne de l’institution américaine. Tous les autres Européens rigolent en voyant le projet des petits Basques. On les regarde de haut. Alors, ils sont obligés de se débrouiller par eux-mêmes. Les impôts augmentent fortement ce qui est mal perçu par la population. Mais une loi spéciale accordée au Pays basque oblige que toute construction soit réalisée par les entreprises locales.

La culture, symbole de la renaissance bilbayenne

Jackpot, les Basques retrouvent du travail sur les chantiers. Car, outre le musée et le métro, c’est toute une rénovation de la ville qui s’opère rapidement. Les places s’embellissent, les ravalements de façades sont nombreux, les monuments sont rénovés, de grands axes routiers ouvrent la ville à la mer et l’arrière-pays, un important quartier d’affaires sort de terre et des hôtels ouvrent leurs portes. C’est une renaissance économique et culturelle. Car sous le slogan de culture avant tout, il s’agit aussi de redonner vie à la ville entière et une portée économique et financière. Culture, tourisme et industrie ne font qu’un. PIB et PNB semblent se rejoindre. Moment d’apothéose en septembre 1997 avec l’inauguration du Musée Guggenheim. Le symbole de la réussite bilbayenne est là. Une architecture inconnue, gigantesque et exceptionnelle par ses techniques coïncident avec une beauté rarement vue pour l’époque. Ses vagues d’acier gris et son imbrication tel un navire paquebot sur les rives ternes de la Niervon passent sur toutes les télévisions et magazines culturels et touristiques. Vue pour le reste du monde, le bâtiment de Franck Ghery devient le symbole de splendeur de Bilbao et du Pays basque. Car la force des autorités régionales et des habitants est d’avoir su trouver l’impact pour vendre leur ville et la spécificité basque. Le musée ne s’est pas fait pour la ville, c’est la ville qui s’est modernisée et s’est donnée les moyens de le posséder.

Les limites

 

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Avant d’en venir aux divers échecs successifs à travers le monde de tentatives de copie de l’effet Bilbao essayons de gratter localement là où ça chatouille pour en voir les limites et apports à ajouter. Si le Musée Guggenheim et celui des Beaux-arts connaissent le succès (grâce à un billet jumelé obligatoire) le tourisme n’est pas encore à son paroxysme. Les difficultés bilbayennes sont encore là. Malgré les années fastes de 1990 à 2005, la crise mondiale de 2008 est passée par là. Il reste encore des milliers de chômeurs. Leur taux a gonflé de 10 points en seulement un an de crise ( de 3,4% en 2007 à 13% en 2008 et même 15% pour Bilbao intra-muros). L’industrie représente toujours la majorité des emplois régionaux mais les difficultés du secteur minier contraignent encore aux licenciements et à la précarité. Si la volonté est de remplacer ce secteur d’activité par celui du tourisme ce dernier est encore à développer. La venue de touristes riches a parfois un autre inconvénient : trouvant la ville belle, ils achètent à prix fort, gentrifiant le centre-ville, poussant les locaux à s’exiler en banlieue. Autre limite, si la volonté politique était unanime à ses débuts, certains, dorénavant, élèvent la voix ou la jouent perso. Les oppositions de partis et la fin des gros combats indépendantistes basques créent des déséquilibres. Les uns reprochent que tout l’argent va à Bilbao et non à l’ensemble de la région tandis que d’autres verraient d’un bon œil une concurrence frontale à la capitale basque. San Sebastian et toute la côte attirent les surfeurs et Bordelais en week-end. L’arrière-pays regorge de découvertes naturelles et patrimoniales. L’avenir doit donc passer par la réconciliation et l’entre-aide de tout le Pays basque (ou au moins espagnol) et pas seulement à Bilbao et son musée-phare.
Concernant les échecs successifs à l’imitation de l’effet Guggenheim Bilbao prenons comme premier point central le fait de ne pas concevoir un projet de renouveau municipal sur un seul bâtiment. On l’a vu, Bilbao ne s’est pas fait sur le seul Guggenheim. C’est plus complexe. C’est toute la ville qui s’est modernisée . Le musée ne fut que la conclusion de cette rénovation. Deuxième point, pour qu’un projet réussisse, il faut une unité politique, un consensus entre élus locaux, régionaux et si possible nationaux. Ce qui a manqué à Salzbourg par exemple. Dans ce cadre là, il faut aussi le soutien de la population. Elle doit s’ancrer dans le projet, lui donner vie et en être fière. Les habitants sont les premiers bénéficiaires mais aussi les premiers contributeurs du projet (par le financement via impôts, mécénat… mais aussi par le chauvinisme, la vente des qualités de leur ville et du projet). Dans un contexte de réduction des dépenses publiques, il faut aussi chercher l’argent privé. Cela donne aussi, à penser à des musées moins bling-bling que le Guggenheim Bilbao. Pourquoi pas la rénovation de Monuments historiques en musées, scènes d’arts vivants, etc. Autre point, Bilbao possédait déjà un fort patrimoine culturel; ce que n’a pas Lens. Lens est un bon exemple des défauts de compréhension de l’effet Guggenheim. La décision d’implantation d’une antenne du Louvre s’est faite au Ministère parisien sans consultation locale ni même du musée. Autre mal, la construction tourne le dos à la ville qui ne récolte pas les fruits des touristes. Ces derniers ne font qu’un tour dans le musée avant de revenir à Lille, Paris ou Bruxelles. Les recettes de la billetterie retournent directement à Paris et les commerçants locaux ne voient aucun visiteur passer le seuil de leurs boutiques. Tout le contraire de ce qui s’est déroulé dans la capitale basque.

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Bilbao a su piocher dans son patrimoine pour attirer les touristes, créer une nouvelle vie culturelle par une programmation artistique intense, une vie nocturne et festive, des restaurants, des hôtels et commerces à tous les prix, des liens avec sa région, les plages balnéaires et les villages de montagne tournés vers le sport et la nature. Le Musée Guggenheim, plutôt que d’être pris comme point de départ de la réussite bilbayenne doit être revu sous le prisme de conclusion en apothéose, comme un symbole flamboyant de réussite mais non comme le seul axe de développement du projet basque. Le Guggenheim Bilbao n’est que le reflet de la politique commune et ambitieuse menée conjointement par les élus et la population. Le musée doit seulement rester un symbole étendard, la fierté de la réussite globale du projet artistique, social et économique de Bilbao et non être compris comme son seul vecteur.

 

Antoine Chevasson
Photos DR, Instagram Museo Guggenheim official.

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