Henri-Georges Clouzot – Le maître du suspense

 

Le cinéaste français Henri-Georges Clouzot revient enfin sous les feux de la rampe avec un hommage rendu à son génie au Festival Lumière 2017 de Lyon, une grande exposition rétrospective à la Cinémathèque française et une sélection de ses films sur Arte.

Une passion du jeu d’acteurs et des polars

Clouzot, Henri-Georges
Henri-Georges Clouzot

Clouzot a fait tourner ses deux femmes, Suzy Delair et Véra Clouzot, la première déjà star du grand écran et de tubes musicaux, la seconde, qu’il révèle dans l’un de ses plus réussis films (c’est dire !) Les Diaboliques. Réputé être tyrannique sur les plateaux de tournage ; poussant à bout ses acteurs, les frappant régulièrement, insultant ses assistants, retravaillant scénarios et dialogues au dernier moment ; Clouzot est aussi perfectionniste qu’angoissé. Les comédiens élus renouvellent pourtant leur confiance en cet auteur névrosé mais aux films impeccables. Chaque histoire d’acteurs marque une période.

Clouzot démarre comme simple scénariste mais il écrit avec une telle justesse qu’il éclipse les réalisateurs. Il en va de ses films dont les rôles sont travaillés avec Pierre Fresnay. Le Duel (de Pierre Fresnay lui-même, 1941) et Le Dernier des Six (de Georges Lacombe, 1941) testent et affirment son don pour le suspense. Ton glaçant mêlé d’humour argotique sont sa marque de fabrique. Additionnez-les à une rythmique qui vous prend à l’os, une narration qui ne ménage pas vos nerfs, insinuant le doute jusqu’à la fin et le thriller made in France est en place. Bientôt, les journaux le surnommeront le Hitchcock français. Ses premières réalisations tournent autour du duo antinomique Delair/Fresnay. Elle, Suzy Delair, excentrique tête-à-claques, chanteuse incomprise mais arriviste, drôle de vamp’ insupportable, lui, Pierre Fresnay, tout en retenue, distingué, froid, distant mais incisif, parfois inquiétant, le plus souvent héros solitaire. Les polars de Clouzot sont ainsi, mélanges d’expressionnisme allemand et de vaudeville chantant aux cadrages précis.

« Génie de la réplique, le réalisateur utilise le polar comme un moyen de disséquer ses semblables, de les observer à la loupe et d’en extraire le plus fourbe, le plus lâche, le plus veule, d’en tirer une critique incisive de la France contemporaine. » Extrait du catalogue du Festival Lumière 2017.

Le Corbeau est, à ce titre, la plus réussie de ses critiques acerbes. Réalisé sous la coupe de la Continentale (firme franco-allemande) sous les feux de l’Occupation, le film n’est autre que la réalité d’une France prête à vendre son voisin, triste critique des délations auprès de la Gestapo. Comment un film aussi scandaleux a-t-il pu être diffusé par les autorités vichystes et nazies? On se demande encore. Comment, pour cette mise en relief du mal français, Clouzot a-t-il pu être inquiété à la Libération, l’interdisant de travailler à vie (sanction réduite par la suite à deux ans)? Sa réponse sera Manon, histoire d’amour entre une « fraterniste » et un membre des Forces françaises, retranscription du Manon Lescaut de l’abbé Prévost.

« Un film qui consentit à représenter la France comme une nation pourrie, dégénérée, petite-bourgeoise, vicieuse et décadente, en correspondance avec les assertions de Mein Kampf. » Propos négatifs et accusateurs de Georges Sadoul à propos du Corbeau.

La mort au volant

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Après les années d’enquêtes policières en noir et blanc avec Delair, Fresnay, Blier, Tissier, Larquey, Jouvet, Delorme, Bourvil… et avant d’y revenir avec éclat avec les Diaboliques, Clouzot se modernise avec un road-movie explosif : Le Salaire de la peur. Un film musclé et palpitant où tout le monde crève dans la souffrance du périple, dans l’incompréhension de la vie ardue, tel un reflet du monde pessimiste du réalisateur, une survie incompréhensible dans l’Enfer. Le tournage est catastrophique. Montand doute, Vanel remplace Gabin qui refuse d’être « une lavette », les plans sont déplacés d’Espagne en Camargue sous une pluie torrentielle qui fera des blessés et une annulation de tournage pendant plusieurs mois, un budget qui explose. Un drame pour une histoire qui l’est tout autant mais néanmoins un triomphe au moment de sa sortie et une réhabilitation pour Henri-Georges Clouzot.

Ce film offre une nouvelle bande d’acteurs à Clouzot, Montand lui présente sa femme Simone Signoret qui confirmera son talent avec les Diaboliques (1955), il donne ses premières scènes à Vera Clouzot, sa nouvelle compagne. Cette nouvelle génération prendra aussi les traits de Brigitte Bardot et Samy Frey avant de s’éteindre dans le chaos absolu de l’Enfer.

L’artiste contemporain

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Clouzot est un amateur d’arts plastiques et la Nouvelle Vague, mine de rien, l’attire. Il tourne d’abord un film documentaire sur Picasso. On y voit la naissance d’un art moderne, novateur plutôt qu’un peintre au travail, le talent des deux compères aidant. Pas de commentaires, tout est là, simple mais mystérieux. Matisse a pour explication sa chapelle de Vence, Picasso son film de Clouzot. Autre défi artistique, faire de la splendide Bardot une actrice de talent. Difficile souhait tant la jeune femme est mauvaise et peu impliquée. Gifles, insultes et prises incessantes feront de Bardot une comédienne, enfin. Seul Godard y parviendra de nouveau avec le Mépris. La Prisonnière, sorti en 1968, est le premier film en couleurs du réalisateur. À nouvelle innovation, nouveaux acteurs. Si Clouzot a toujours été un révélateur du sadisme humain, il pousse le bouchon du voyeurisme pervers à son paroxysme dans ce film très artistique. Le monde de l’art contemporain est mis à mal (The Square n’a rien inventé) dans une satyre mêlant effets visuels cinétiques sublimes (en collaboration avec le fils de Vasarely) et scènes sulfureuses. Les couleurs et effets de lumières venus de l’art contemporain sont une base de travail pour l’Enfer, film testament voulu par Clouzot. Mais l’Enfer devient rapidement réalité. Le caractère déjà difficile du cinéaste explose dans un burn-out général. Serge Reggiani qui ne supporte pas la pression s’enfuit et ne reviendra pas. Romy Schneider, déjà fragile psychologiquement vacille de plus en plus mais se révèle sublime de beauté surnaturelle dans les effets optiques. La pression est énorme, le défi impossible. Les équipes de tournage se multiplient, les démissions s’enchaînent, les scènes sont re et reretournées et Clouzot ne dort plus. Personne ne comprend ce qu’il fait là et où l’on va. Le chaos est en marche et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Il faut l’infarctus du réalisateur pour mettre fin au carnage. Le film n’est pas terminé, l’écriture brouillonne et le son disparu. Il ne demeure que des extraits de scènes coupées. Elle reflètent le talent artistique qui animait sans cesse Clouzot.

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De ses débuts d’auteur génial de polars divertissants au suspense intenable à ses derniers testaments novateurs teintés d’art contemporain, Henri-Georges Clouzot mérite bel et bien les hommages appuyés qui fleurissent en cette fin d’année.

Photos et vidéos DR.
Antoine Chevasson

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